La nouvelle culture du sampling visuel

L’image audiovisuelle détournée et réutilisée, des avant-gardes du XXe siècle à l’amateur d'aujourd’hui

Questions de droits, questions de sens…

Copyleft et Creative Commons : la question des droits d'auteur et de la propriété intellectuelle

Au 20e comme au 21e siècle, l'histoire de l'art est jalonnée de débats, d'affaires et de procès relatifs à la question du droit d'auteur. Depuis les collages dadaïstes et le ready-made de Marcel Duchamp jusqu'aux premiers succès du hip hop puisant sans vergogne dans l'histoire du funk, du jazz et du rock, les artistes n'ont en effet cessé de plagier, prélever, voler, emprunter ou détourner ce qui leur passait sous la main.


Le duo anglais Addictive TV présente ses mash-up vidéo sur scène sous la forme de spectaculaires et tonitruants shows audiovisuels.

L'émergence puis la popularisation, au cours des années 1990, de techniques de reproduction et de transformation numériques, ainsi que la propagation au sein de la cyberculture alors naissante de cette pratique du sampling aussi bien visuelle que sonore, ont ainsi poussé certains intellectuels, artistes, penseurs et juristes, à tenter de remettre en cause, ou plutôt à questionner, la notion de droit d'auteur et de propriété intellectuelle.


À l'inverse du logo du copyright, le «C inversé» est le symbole du copyleft, mais il n'est pas reconnu comme un symbole légal.

Ces débats, qui culmineront à l'heure de l'explosion de l'Internet, finiront par établir la notion de Copyleft, et contribueront à la création des licences Creative Commons. Le Copyleft a sa propre licence, la licence « art libre », tandis que Creative Commons permet d'en créer de plusieurs sortes. Leur objectif ? Instituer parmi une communauté d'artistes le respect d'un certain nombre de règles, mais qui permettent la libre circulation du son et de l'information, et plus encore une certaine liberté d'emprunt et de modification.

Cependant, malgré ces innovations, force est de constater que la majeure partie des œuvres, amateurs ou professionnelles, issues de cette culture actuelle de la réappropriation, tardent à utiliser ce type de licences. Aujourd'hui, une grande partie des usages artistiques, sociaux et culturels de créations pourtant soumises à la propriété intellectuelle échappent en effet à toute forme de législation.

Du sampleur au «sémionaute»

Si la législation actuelle traîne à s'adapter aux usages des artistes et d'un nombre croissant d'internautes, c'est sans doute parce que bien peu d'intellectuels ont réussi à traduire, auprès des décideurs comme du grand public, la dynamique culturelle contemporaine.

Parmi les rares essayistes à s'être penché sur la question, le français Nicolas Bourriaud fait sans doute figure d'exception. Dans son livre « Post-production » (2002, Les Presses du Réel), le critique, commissaire d'exposition et ancien directeur du Palais de Tokyo s'interroge sur le sens du travail de certains plasticiens, parmi lesquels Pierre Huyghes, Maurizio Cattelan ou Vanessa Beecroft qui, depuis les années 1990, ne cessent de redéfinir la notion d'auteur et de création.

Selon Bourriaud, ces artistes « contribuent à abolir la distinction traditionnelle entre production et consommation, création et copie, ready-made et œuvre originale. La matière qu'ils manipulent n'est plus première. Il ne s'agit plus pour eux d'élaborer une forme à partir d'un matériau brut, mais de travailler avec des objets d'ores et déjà en circulation sur le marché culturel, c'est-à-dire déjà informés par d'autres. » Et Nicolas Bourriaud de préciser :

Les notions d'originalité (être à l'origine de...), et même de création (faire à partir de rien) s'estompent ainsi lentement dans ce nouveau paysage culturel marqué par les figures jumelles du DJ et du programmateur, qui ont tous deux pour tâche de sélectionner des objets culturels et de les insérer dans des contextes définis…

La pratique du DJ, l'activité d'un web surfer et celle des artistes de ce que Bourriaud nomme la «post-production», impliquent selon lui «une semblable figure du savoir, qui se caractérise par l'invention d'itinéraires à travers la culture. Tous trois sont des sémionautes qui produisent avant tout des parcours originaux parmi les signes. Toute œuvre est issue d'un scénario que l'artiste projette sur la culture, considérée comme le cadre d'un récit - qui projette à son tour de nouveaux scénarios possibles, en un mouvement sans fin».


Le duo de Brighton, Eclectic Method, à la fois DJ et VJ, réalise sur scène et en direct de spectaculaires exercices de «mash-up videos».

À l'aube des années 2010, serions-nous tous, simples internautes surfant entre les sons et les images, devenus des sémionautes sans le savoir ?

Un extrait de «La classe américaine - Le grand détournement» de Michel Hazanavicius et Dominique Mézerette (1993), un long-métrage humoristique, entièrement réalisé à partir d'archives de la Warner, détournées grâce à l'art du montage et de la voix-off, par le futur réalisateur oscarisé de «The Artist».

Et pour aller plus loin

 

Commentaires