La nouvelle culture du sampling visuel

L’image audiovisuelle détournée et réutilisée, des avant-gardes du XXe siècle à l’amateur d'aujourd’hui

Vidéos YouTube, machinimas et mixes hollywoodiens

La nouvelle «culture sampling» des vidéos amateurs du Net

Radio Soulwax tout comme Kutiman ne sont pas les seuls à manier avec dextérité le copier/coller de fragments de films et autres clips, ainsi qu'à s'approprier les sons et les images qui peuplent notre environnement multimédia…

Désormais globale, cette «culture sampling» dépasse en effet le seul cadre des artistes professionnels pour rassembler en son sein : adolescents passionnés d'images, vidéastes amateurs, DJ’s en herbe, VJs (vidéo-jockeys) débutants ou improvisés, adeptes du détournement d'images ou simples fans de jeux vidéos.

Visionnée par plus de 800 000 internautes, le clip de «Pop Culture», un collage musical signé Madeon (agé de 17 ans), témoigne bien de la maîtrise technique et esthétique, en matière de sampling, dont font preuve les plus jeunes représentants de la génération Y, autrement appelée Digital Natives. Mis en image par l’américain Torrey Meeks, le clip tout comme le megamix télescopent avec une aisance déconcertante les références et les succès de la culture pop, de Madonna aux Daft Punk, en passant par les Gorillaz, les Buggles ou les nouvelles stars de l’électro, Deadmau5.

«Pop Culture», le clip du jeune DJ français, Madeon

Toutefois, dans cette discipline, les pratiques amateurs se révèlent souvent moins ambitieuses et volontiers plus potaches. Pour preuve, le succès des «YouTube Poop», une pratique née au milieu des années 2000, consistant à détourner, avec plus ou moins de talent, et notamment à l’aide d’une nouvelle voix off, jeux vidéo, dessins animés ou tout autre programme prisé par les adolescents. Dans Left 4 Dragonballs, un certain Mr Tennek détourne ainsi les dialogues du célèbre dessin animé japonais, Dragon Ball Z.

Autre exemple de la multiplicité des pratiques amateurs du «sample», typiques de cette nouvelle culture multimédia : les «mash-up vidéos» de Solyent Brak 1. Cet internaute fasciné par le cinéma réalise de fausses bandes-annonces de film, dans lequel il mélange les images et les dialogues venus de différents longs métrages. Il a par exemple imaginé «A Dark Knight On Elm Street», un film dans lequel le super héros Batman est hanté par le personnage de tueur de Freddy Krueger.

«A Dark Knight On Elm Street», le fan made trailer réalisé en mash up par le maître du genre.

Les «machinimas» ou quand le joueur devient réalisateur

Celui qui ne connaîtrait pas le jeu sur PC World of Warcraft, et qui tomberait sur la vidéo « I'm Only Sleeping » pourrait se dire : tiens, un internaute a mis une chanson des Beatles en images 3D, oniriques et psychédéliques... Olibith, l'auteur de la chose, est en vérité l'un des plus réputés réalisateurs de «machinimas» : il a utilisé les uns ou les autres de ses avatars ou avatars de ses amis, ainsi que les paysages et autres créatures de «WoW» (comme on dit), et il les a mixés à un célèbre titre pop des années 1960 pour créer une œuvre originale...

«I'm Only Sleeping» d’Olibith, détournement psychédélique du jeu World Of Warcraft sur une chanson des Beatles.

Initiée en 1996, cet art des machinimas a connu un développement important au cours des années 2000, grâce à l'édition de jeux vidéos offrant à leurs utilisateurs des outils virtuels de tournage, d'enregistrement et de montage. C'est ainsi qu'un grand nombre de vidéos, allant du court au long métrage, ont été créées à partir des outils mais aussi des images de jeux comme Quake, Halo, Les Sims 2 ou TrackMania. Youtube possède même sa chaîne entièrement dédiée au jeu vidéo et à la pratique du machinima, qui revendique 10 milliards de vidéos visionnées au cours des années 2011 et 2012.

Avec «Je démonte», le joueur, rappeur et réalisateur, Rodion, transforme le jeu «Age Of Conan» en un clip entre dérision et auto dérision.

Concrètement, les joueurs peuvent enregistrer leurs séquences de jeu, doubler les voix des personnages, y ajouter une musique de leur choix, apportant une dimension fictionnelle, narrative et bien sûr personnelle à l'univers vidéoludique. Des outils de plus en plus perfectionnés, à l'image des logiciels Machinimation, Moviestorm ou Muvizu, permettent ainsi au joueur de s'affranchir des règles des jeux les plus en vogue, apportant parfois de la dérision et de la poésie à leur univers si souvent belliqueux et compétitifs.

Résultats : beaucoup d'humour à l'instar du clip du rappeur Rodion, réalisé à partir du jeu Age of Conan ou des multiples détournements de WoW, ou encore des atmosphères plus cinématographiques telle celle de «Fiends» de Matthieu Bavagnoli, Hugo Binétruy, Sandro Bordier, Vincent Delsuc, Anthony Straub et Rémi Vallet, un véritable petit court métrage réalisé à partir du jeu d’horreur «Left 4 Dead».

«Fiends», une fiction poétique et humoristique, mettant en scène un zombie découvrant le plaisir des réseaux sociaux ! 2e prix au festival Atopic 2011, dédié aux machinimas.

La « culture sampling » récupérée par Hollywood et l'industrie du spectacle

Cette culture sampling, qui prône l'appropriation et un rôle participatif accru de la part du spectateur, est désormais reconnue et intégrée par l'industrie des loisirs ou plus largement par ce que le théoricien Guy Debord appelait «la société du spectacle». Si, bien sûr, dans le domaine du son comme de l'image, de nombreuses affaires de droits d'auteurs continuent d'opposer ayants droit et artistes «sampleurs», cette esthétique du remix et du détournement, autrefois qualifiée de pirate, trouve sa place dans l'audiovisuel et la communication publicitaire.

«Wolverine vs Predator» : sur la toile, de nombreuses vidéos potaches s'amusent à opposer différents super héros.

Au cours des années 1990, la série télé «Dream On», créée par David Crane et Martha Kauffman (à qui l'on doit notamment «Friends»), constitue l'un des exemples les plus frappants et les plus prémonitoires de ce phénomène de récupération, grâce à l'utilisation ingénieuse de nombreuses archives de films oubliés des années 1930 et 1940, une pratique qui était autrefois l'apanage des artistes issus des avant-gardes.

En 1995, quand un artiste comme Christian Marclay «sample» les images d'une ribambelle de coups de fils et réponses de stars du cinéma hollywoodien pour «Telephone», il semble encore d'avant-garde. Treize ans plus tard, lui qui a détourné l'imagerie des grandes années du cinéma américain est détourné à son tour par une publicité pour l’iPhone aux Etats-Unis...

«Telephone», l'original de Christian Marclay (1995).

Et sa version publicitaire contemporaine, sous la forme d’un spot pour l’iPhone d'Apple.

Aujourd'hui, une partie de la vague des vidéastes et vidéo-jockeys issus de la génération électro a trouvé sa place au sein de la production audiovisuelle internationale. Le musicien et vidéaste Eboman, qui s'est fait connaître sur la scène techno au cours des années 1990 pour sa maîtrise hors pair du sampling visuel a ainsi créé un film décapant de crashs automobiles... pour une compagnie d'assurance.

«Happy Crash Crashing» du vidéaste Eboman : une publicité réalisée pour une assurance auto.

De son côté, le groupe de VJs Addictive TV travaille pour la publicité, la communication de grands événements internationaux comme les Jeux Olympiques de Pékin ou de grandes marques comme Redbull…

«Sportive» d’Addictive TV, réalisé à l’occasion de Jeux Olympiques de Pekin.

Dernière illustration, et non des moindres, ce même duo de VJs britanniques, met désormais son talent en matière de sampling visuel au service des producteurs de films qui leur commandent de nouveaux modèles de bande-annonces pour de grandes productions hollywoodiennes comme «Iron Man» ou «Slumdog Millionnaire».

La bande-annonce alternative de «Iron Man», par l’équipe d’Addictive TV.

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