Les nouvelles médiations du patrimoine papier

Les nouvelles médiations du patrimoine papier

Le multimédia dépoussière les livres anciens et ouvre les archives

Tandis que les bibliothèques numérisent leurs livres, quelques conservateurs, responsables de fonds et éditeurs d'art, explorent avec succès les possibilités offertes par le multimédia et les terminaux numériques pour valoriser et rendre au public quelques-uns des trésors endormis dans la poussière des archives. Voici quatre réalisations, exemplaires par la richesse de leur contenu et la qualité de la médiation. Toutes ont vocation à donner accès au plus grand nombre un patrimoine qui, de facto, appartient à tout un chacun.

E-voyage initiatique au pays de Candide et Pangloss

On ne présente plus la Bibliothèque nationale de France (BNF) et Gallica, le fond de livres numériques en ligne, qui rassemble aujourd’hui quelque deux millions de documents (dont 381 000 livres et plus de 500 000 images). La BNF a également un secteur exclusivement consacré à l’édition multimédia, piloté par Françoise Juhel. Elle a en charge les expositions virtuelles, les applications et le portail pédagogiques Classe et celui de La bibliothèque numérique des enfants. À son actif, de nombreuses réalisations multimédia, comme l'application Gallica pour tablettes iPad et Android qui permet  d’explorer le fond ou l’exposition virtuelle via une tablette sur l’Age d’or des cartes marines


Où l'on découvre les portulans, cartes marines représentant l’espace maritime et les accès aux ports. Angelus, Marseille, 1575. Manuscrit enluminé sur parchemin, 27 x 19 cm. BnF, département des Manuscrits, Français 9669, f. 4v-5

Autre application, pour iPad uniquement cette fois, réalisée par son équipe, en collaboration avec Orange et avec l’aide de la Voltaire Foundation : «Candide ou l'optimisme», une e-édition enrichie et gratuite de l’un des ouvrages majeurs de Voltaire. 

Ce livre augmenté permet de lire en vis à vis le manuscrit autographe de Voltaire et son équivalent imprimé. Il s’écoute aussi, et c’est la voix de Denis Podalydès qui entraîne le lecteur sur les traces de Candide et de son précepteur Pangloss, égrenant les cinq chapitres de leur voyage initiatique. Plaisir de la lecture et de l’ouïe combinées. L’application est bien plus qu’un banal livre en ligne, ou qu’un audio-livre. La «lecture augmentée» offre, outre les fonctions classiques d’une publication au format epub (recherche, prise de notes, etc.), des pages et contenus supplémentaires : définitions, variantes, fiches des personnages, lieux, concepts, illustrations du texte par des graveurs du XVIIIe siècle ou par Paul Klee, etc.


Présentation vidéo de Candide, l'application iPad réalisée par la BNF avec Orange.
 
Le lecteur peut également entrer dans l’œuvre et son époque par la section Le Monde, une partie pédagogique qui permet aux petits comme aux grands de s’approprier les contenus et de les explorer à leur guise. Grâce à une carte interactive du monde imaginé par Voltaire, ils vont suivre pas à pas, et thèmes après thèmes, les étapes et les rencontres des deux compères. Des personnalités comme Michel Le Bris, Alain Finkielkraut, Martine Reid et Georges Vigarello y ajoutent leur éclairage critique. La fiche de Martine Reid, par exemple, s’attarde sur le corps de la femme et son statut mouvant dans le contexte du XVIIIe siècle.
 


L’arbre de la connaissance du Jardin et ses différents thèmes exploratoires.

Enfin, la section Jardin met à disposition un «arbre de la connaissance» où chacun peut consigner ses notes, commenter et partager ses favoris avec d’autres. Cette section joue comme une métaphore de la morale voltairienne de Candide : pour trouver le bonheur, il faut apprendre à cultiver son jardin. Cette section et les thèmes commentés ont été enrichis pour la version 2 présentée par Orange au Salon du Livre le 24 mars 2013 (6 thèmes dans la V1, 10 dans la V2). L’application en ligne, qui va sortir bientôt, couvrira douze thèmes et proposera des outils améliorés de gestion des favoris, prises et partage de notes etc. Pour Françoise Juhel : 

Feuilleter l’œuvre et butiner sur le réseau à partir des liens c’est bien, mais l’important c’est de pouvoir transformer les connaissances acquises en un savoir par le biais d’une production. Il faut pour cela adapter la pédagogie et c’est ce que nous essayons d’inventer aujourd’hui.

Descendre aux Enfers avec Dante

L’idée des Editions Diane de Selliers pouvait sembler un tantinet incongrue. Cette éditrice d’art, connue pour publier chaque année une édition enrichie abondamment illustrée et commentée d’un texte ancien mythique, comme Le Cantique des Oiseaux, le Râmâyana ou l’Enéide, a voulu tenter l’expérience d’une édition multimédia complétant l’ouvrage papier. Son choix s’est porté sur L’Enfer de Dante Alighieri, chapitre de La Divine Comédie où le poète florentin part en compagnie de Virgile chercher sa défunte Béatrice.

Cette édition multimédia pour tablette iPad est, comme la précédente, gratuite et disponible en trois langues (français, anglais et italien). Elle donne à voir le texte original manuscrit ou imprimé, enrichi de quelques-unes des illustrations de Boticelli et du croquis des neuf cercles de l’Enfer dessiné par Dante lui-même et conservé au Vatican. Vingt-deux «hotspots» permettent l’entrée au choix vers les différents cercles et étapes de la descente initiatique de Dante.

Malgré le budget investi l’application est peut-être en deçà de l’ambition initiale de son éditrice. On peut en particulier regretter son choix de privilégier le texte seul et la version iPad only. Mais elle ouvre néanmoins des perspectives intéressantes, que Diane de Selliers et sa petite équipe a bien l’intention d’explorer plus avant, en travaillant sur d’autres épopées philosophiques de sa collection.


Vidéo de présentation de l’application iPad l’Enfer de Dante.

Dürer et ses contemporains : du livre d’art au livre d’art numérique

La très belle exposition Dürer et son temps, qui s’est tenue du 24 octobre au 13 janvier aux Beaux-Arts, a permis à plus de 20 000 privilégiés de contempler les gravures originales de Dürer et des graveurs de son époque. Mais l’équipe des archives qui a contribué à sa réalisation ne s’est pas contentée de présenter amoureusement quelque 200 trésors, choisis parmi les 20 000 dessins et ouvrages de la collection offerte par Jean Masson en 1925 à l’ENSBA (Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts). Emmanuelle Brugerolles, conservateur général du Patrimoine, et les trois femmes qui ont mené à bien le projet ont également voulu que les visiteurs, et les internautes, puissent, comme elles, tourner les pages de ces premiers livres d’art imprimés pour y découvrir les chefs d’œuvres des artistes de cette fin XIIIe, début XIVe siècle.

A côté des classiques vitrines, où l’on voit sans pouvoir toucher, cinq feuilletoirs à écran tactile présentaient pas moins de dix ouvrages (de Van Walckenberg, Hoefnagel, Hogenberg, Urs Graf, Hans Weigel, Christoph Jamnitzer ou Lorenz Stoer). Un travail de fourmis, patiemment réalisé par Dominique Van de Casteele, Juliette Jestaz et Anne-Solange Siret avec l’appui de la société La Pupille et un budget fort modeste.


Quelques exemples des sublimes gravures offertes par ces feuilletoirs.

Ces feuilletoirs, développés avec des outils Open source sous licence GPL (Gnu Public licence), ont simultanément été mis en ligne sur le site des Beaux Arts. Ils permettent aujourd’hui à tout un chacun d’accéder aux livres originaux, d’en tourner les quelque 366 pages, d’accéder aux textes originaux imprimés en lettres gothiques, à leur transcription en caractères latin, leur traduction en français, à des informations sur l’auteur des gravures, le contexte de l’époque, et bien sur aux gravures elles-mêmes. Mieux, le clic droit sur chacune d’elle est actif et ce patrimoine rare peut désormais être librement copié, diffusé et partagé. La licence choisie n’exclut que les usages commerciaux. Comme l’explique Anne Solange Siret, seule de l’équipe à être encore en poste :

Nous sommes les seuls en France à disposer d’un tel fond de livres anciens allemands et nous voulions simplement les montrer mieux que dans une vitrine.

Autre réalisation multimédia de qualité, réalisée par Dominique Van de Casteele toujours et Vincent Rioux, responsable du Pôle Informatique de l’ENSBA : le «Cortège triomphal de l’empereur Maximilien 1er», présenté sur écran tactile lors de l’exposition. Un programme astucieux, compilé ex nihilo par Vincent Rioux,  permettait de faire défiler les 139 gravures sur bois composant le «cortège» original (54 mètres de long au total) de manière interactive, le rythme étant donné par le spectateur. Cette œuvre monumentale avait été commandée à quelques-uns des meilleurs artistes allemands de la Renaissance, Durer, Burkmair et Altdorfer, et supervisée par l’empereur en personne. Outre apprécier la maestria des artistes et les personnages improbables et grotesques composant cette impériale escorte, les visiteurs pouvaient à tout moment stopper l’avancée du cortège pour obtenir quantités d’informations contextuelles. Ce petit bijou n’est malheureusement plus disponible que... sous la forme d’un extrait vidéo sur le site des Beaux Arts. Nul doute que la conservatrice et la Direction des Beaux Arts sauront le ressusciter rapidement, et offrir aux professionnels et aux amateurs d’autres pans de ce patrimoine unique.

Et bientôt le grand Ricci sur smartphone et tablette !

Autres réalisations peu ordinaires et monumentales, menées par l’association Ricci, une série d’éditions multimédia interactives du «Grand Ricci», LE grand dictionnaire de la langue chinoise en français commencé par les jésuites dans les années 1930 à Shanghai. Après des aventures mouvementées, ce dictionnaire, baptisé Grand Ricci en hommage à Matteo Ricci, jésuite et homme d’influence, installé à Shanghai en 1600, a finalement été récupéré par l’association Ricci il y a quelques années…


Une image de Matteo Ricci, tirée du dictionnaire lui-même.

Le premier Grand Ricci est enfin publié sur papier en 2001 (13000 caractères, 330 000 mots sur 8000 pages). Puis le vénérable passe au numérique avec le Grand Ricci numérique sur DVD qui est officiellement lancé lors de l’Exposition universelle de Shanghai,  le 11 mai 2010, soit 400 ans jour pour jour après la mort de Matteo Ricci. Aujourd’hui, le Grand Ricci est donc disponible sous forme de livre et de DVD diffusés par les Editions du Cerf


Le Grand Ricci numérique : un rêve pour sinologues et amateurs éclairés, enfin devenu réalité.

Le meilleur reste  à venir cette année, grâce à la ténacité et à la faculté d’anticipation de l’association Ricci et de son fondateur Michel Deverge. La réalisation du DVD avait déjà demandé un travail gigantesque : encodage des caractères chinois en Unicode, transcription en pinyin, etc. Prévoyants, les amis du Grand Ricci avaient encodé tous les fichiers de la base de données Ricci en .xml. Et lorsque Pleco, éditeur américain spécialiste des dictionnaires en ligne, les contacte, ils sont fin prêts. Résultat : une première version de l’application Grand Ricci pour tablettes et smartphones Apple et Android est en cours de test et sera très bientôt téléchargeable. Le vénérable dictionnaire sera également intégralement mis en ligne sur le site Internet de Brill, la très respectée maison d’édition scientifique hollandaise aux alentours du second semestre 2013.

Et nos sinologues high-tech rêvent déjà de diffuser le «Grand Ricci perpétuel», et d’utiliser les outils numériques pour lui offrir les enrichissements qu’il mérite. Comment dit-on «impossible n’est pas français» en chinois ?

Par Christine Treguier

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