Quand la technoscience remplace la religion

Quand la technoscience remplace la religion

Faut-il blasphémer le nouveau culte de la science et des nouvelles technologies ?

Dans le chapitre dédiée à «la vie» de leur livre sorti en mai 2015, Ceci n’est pas un blasphème, sous-titré «La trahison des images : des caricatures de Mahomet à l’hypercapitalisme» (inculte / dernière marge, diffusion Actes Sud), l’artiste mounir fatmi et l’essayiste Ariel Kyrou s’interrogent : la technoscience et le monde des nouvelles technologies sont-ils en train de devenir une espèce de nouvelle religion du progrès, dont la clé serait le culte de l’information ? D’un autre côté, «la mort de la mort», rêve ultime de la technoscience, ne serait-il pas pour les religions le blasphème ultime ? Longs extraits de leur dialogue.

Dans leur dialogue vidéo comme dans le sixième chapitre de leur livre Ceci n’est blasphème, l’artiste mounir fatmi et l’essayiste Ariel Kyrou interrogent le blasphème que représente «la mort de la mort» ainsi que le côté dogmatique de certains prêtres de la technoscience.

mounir fatmi : Le corps de la plasticienne ORLAN a quelque chose du cyborg dont rêve ce courant d’idée américain nourri de science, que l’on salue régulièrement dans nos conversations et que l’on appelle le «transhumanisme». En effet, il est certes humain, mais aussi ouvertement hybridé de technologie et d’animalité. Un dentiste a ainsi greffé dans la mâchoire d’ORLAN un bout d’os de bœuf en 2011… Ce qu’elle a ensuite mis en scène avec d’autres pièces dans une exposition au Musée des Beaux-Arts de Nantes qui s’appelait Le bœuf sur la langue. Lorsqu’elle se greffe un os de bœuf, elle fait entrer de l’animal en elle : elle n’est plus humaine. Et elle le montre très bien : on a tous quelque chose d’animal, mais on le cache. C’est tabou. ORLAN montre sur son visage à la fois un devenir-animal avec cet implant dentaire et un devenir-technoscientifique avec ses deux cornes de silicone aux tempes. Cela ne peut pas passer inaperçu. Bref, Lady Gaga, avec ses excroissances mutantes sur la tête et sa robe de viande crue, n’a fait que la suivre sur le mode spectaculaire dans cette voie futuriste.

Bump Load & Memento Mori, un mix vidéo d’une minute, réalisé par la plasticienne ORLAN à partir de deux de ses œuvres majeures, mettant en scène son corps hybridé, notamment grâce à la technique médicale de l’IRM.

Ariel Kyrou : De fait, ORLAN interroge autant le corps et les impostures de la religion que la médecine et la science. Un grand nombre des avancées d’aujourd’hui sont liées à la notion d’hybridation : des personnes sont sauvées grâce à un cœur de porc ! Sauf que là, même au sein des laboratoires, la question religieuse revient aujourd’hui : plutôt que d’utiliser des éléments provenant du porc, par exemple pour les xénogreffes de valves, la tendance serait à utiliser des cœurs de mouton, juste par respect pour les interdits religieux d’un certain type de public…

mf : C’est une question à poser à un religieux musulman : est-ce que je peux sauver un musulman pieux à l’aide d’un cœur de porc ?

AK : Question blasphématoire, tout comme le clonage thérapeutique ou, en lien à l’actualité de notre début de chapitre, les «mères porteuses» et l’assistance médicale à la procréation pour tous les couples possibles et imaginables… Lorsque la présidente de la Manif Pour Tous vilipende une «société dénaturée», c’est bien à ça qu’elle s’attaque, à tout ce qui touche au corps humain pour le guérir, lui éviter des souffrances, ou pire à ses yeux, l’augmenter en lui ouvrant de nouvelles possibilités de vie, de naissance

La religion dépassée par la technoscience

mf : Dès lors, toute la médecine future, toute la science contemporaine et ses promesses deviennent blasphématoires… Faut-il tout interdire ? Revenir à l’âge des cavernes ? Que ce soit par rapport au corps ou à la nature, demain tout posera problème. Nous sommes dans un moment où les choses changent tellement vite ! Le changement sera le plus grand tabou. Pourquoi ? Parce que le changement dévoile les failles de la religion au cœur du réel. La religion ne peut plus suivre. Une sourate qui date d’il y a des siècles, comment l’interpréter aujourd’hui ? Ce dont nous rêvions il y a cent ou deux cents ans, qui faisait le sel de la science-fiction, devient de la science tout court. La temporalité des textes religieux ne peut plus suivre la science ; c’est ce qui pose vraiment problème.

AK : Ces interrogations sont au cœur d’une vidéo, La Jambe noire de l’ange et une série de photomontages, La lumière aveuglante, que tu as créés à partir d’un tableau de Fra Angelico : La Guérison du diacre Justinien (1438-1440).


Imprimée sur papier ou en incrustation photo sur un miroir, l’une des œuvres de la série La Lumière aveuglante (2013) de mounir fatmi.

mf : D’abord, il y a l’œuvre du musée San Marco à Florence, qui m’a littéralement fascinée. Au XVe siècle, Saint Côme et Saint Damien, deux frères d’origine arabe convertis au christianisme, sont au chevet du diacre endormi. Coiffés de leur auréole, sans le moindre instrument de médecine, ils réalisent un miracle en greffant une jambe noire au diacre Saint Justinien. Un blanc, un Chrétien qu’on imagine en croisade, va être sauvé non seulement par ces deux personnages, mais par la jambe noire d’un Maure, d’un Ethiopien qui venait d’être enseveli au cimetière de Saint Pierre. Métissage absolu d’un corps blanc et d’un membre noir, d’un vivant et d’un mort : avec une modernité étonnante, la scène interroge sur l’inanité de la notion de race, et sur l’hybridation de nos identités.

C’est ce que je retrouve et intensifie dans La Jambe noire de l’ange et Lumière aveuglante, en mariant la Renaissance à l’hypermodernité. Du fait de ces superpositions de temps, de l’apparition de la technologie, de l’anesthésie aussi dans un monde qui était auparavant celui du miracle de la foi, les personnages deviennent des fantômes. Ce décalage contraint le spectateur à faire des allers et retours constants entre les deux temps proposés.

Dans la peinture de Fra Angelico, il s’agit bien sûr d’un miracle de la religion. D’où le côté impeccable de la scène, avec le tabouret et les deux souliers, sans le moindre bistouri ni appareillage. Au XVe siècle, nous restons dans le domaine du rêve, ou du mythe. Sauf qu’il suffit d’ajouter à ce tableau le contexte d’un bloc opératoire, avec ses technologies et ses médecins en blouse, ses ciseaux, ses tubes et ses dialyses, pour que le miracle impossible de la religion d’hier se transmute en miracle tout à fait réalisable de la science d’aujourd’hui. Et c’est ce que j’ai réalisé, en une vidéo et une série de montages photographiques par superpositions multiples. L’un de ses montages transforme le positif en négatif : le diacre devient noir et la jambe blanche. Un autre, photo en incrustation sur un grand miroir, renvoie au spectateur le reflet de lui-même : il s’ajoute à cette superposition, je l’invite à participer à cette expérience.

AK : Ce tableau de Fra Angelico appartient au monde de l’imaginaire pur, potentiellement dans notre esprit et rien qu’en lui. Il s’apparente aux grands mythes de l’humanité, au Déluge, à l’Apocalypse ou à la Genèse dont il pourrait être une déclinaison plus prosaïque. Il y a ne serait-ce qu’un siècle, les notions de création de la vie comme de destruction de l’humanité relevaient encore de la grâce ou de la punition divines. Or, comme Hiroshima puis Tchernobyl l’ont montré, l’homme peut se muter en apprenti sorcier et générer des catastrophes inouïes à l’échelle de la civilisation.

Il s’essaye également à simuler la vie, à imaginer des matériaux intelligents, à faire naître des enfants de combinaisons impossibles, à créer des clones ou des mutants génétiques de plantes, d’animaux et peut-être un jour d’êtres humains. Ce qui était de l’ordre du divin devient donc de l’ordre de l’humain. Et cette révolution abyssale prend forme et actualise sa puissance via quatre types d’acteurs : les hommes de science et de technologie qui en découvrent les promesses, en inventent pas à pas les outils, les modes et les méthodes ; les artistes les plus contemporains qui s’en emparent pour mieux en expérimenter les mutations potentielles dans la réalité de leurs œuvres ; les créateurs de science-fiction qui en extrapolent les horizons et perspectives dans leurs romans et leurs films ; et nous autres, simples citoyens, qui décidons de rejeter ces visions impies, contraires à nos valeurs et convictions religieuses, ou qui à l’inverse en acceptons la païenne et permanente incertitude…

A suivre et à lire dans l’ordre ou le désordre, quatre autres moments du dialogue :

- Une lapine fluo et des clones dans le labo que devient la Terre.
- Faut-il blasphémer la technoscience ?
- Le transhumanisme, l’immortalité, et moi, et moi, émoi…
- Pour une technoscience non inféodée à l’hypercapitalisme.

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