Quand la technoscience remplace la religion

Faut-il blasphémer le nouveau culte de la science et des nouvelles technologies ?

Faut-il blasphémer la technoscience ?

Ariel Kyrou : Il est essentiel de poser correctement l’enjeu des temps présents, entre ces deux dangers à l’inverse l’un de l’autre que sont les folles ambitions de la technoscience et le retour de l’obscurantisme religieux.

Critiquer l’obscurantisme religieux… puis les folies de la technoscience !

La première étape, c’est certes de refuser l’illusion d’un retour à l’ancien régime de la Manif Pour Tous et consorts. Et d’envoyer de jubilatoires tartes à la crème à la tête des élus qui croiraient, aujourd’hui encore, que la science puisse stopper son élan devant le Purgatoire ou que l’art s’arrête à Van Gogh et la culture au défilé de majorettes.

Mais la deuxième étape ? Que se passe-t-il une fois que nous sommes d’accord pour entrer de plain-pied dans ce monde ô combien incertain, devenu un immense laboratoire d’expérimentation esthétique, éthique, économique, technologique et technoscientifique ? Là, une fois délestés du plus lourd de nos dites valeurs judéo-chrétiennes, débarrassés de la culpabilité à tous les étages, de la détestation du corps et de la fascination pour la souffrance, sur quel socle allons-nous construire l’avenir ? Ne nous faut-il pas, justement, être non seulement plus ouverts, mais plus lucides, donc plus critiques que jamais ?


Zygotic acceleration, biogenetic desubliminated libidinal model (enlarged x 1000)
des frères Chapman, créée en 1995.

Prends une œuvre comme Zygotic acceleration, biogenetic desubliminated libidinal model (enlarged x 1000) des frères Dinos et Jake Chapman : elle assume notre devenir-mutant pour mieux nous assommer de l’une de ses versions dont on ne sait s’il s’agit de la plus drôle, de la plus grotesque ou de la plus tragique… Une immense grappe de filles collées les unes aux autres par une sorte de tornade, nues mais asexuées, à la nuance d’une bite en guise de nez pour certaines d’entre elles, mais toutes avec des chaussures ressemblant diablement à des Nike !

Les Chapman ne nous assènent aucune vérité. Mais ils suggèrent par cette sculpture de curieuses héritières à notre nouveau capitalisme biogénétique, avec qui plus est une métaphore de cette accélération généralisée du monde qui assassine les singularités. Autrement dit : à la façon d’auteurs de science-fiction comme Philip K. Dick ou JG Ballard, ils créent de la dystopie au cœur de l’utopie, détournant en cauchemar ces promesses du futur dont ils accueillent pourtant les augures. Ce type de mise en scène ouverte et diablement critique, réalisé de l’intérieur même de notre labo d’expérimentation, me semble vital !

mounir fatmi : Hormis la multiplication de jeunes filles portant des chaussures de sport et ne formant qu’un seul corps, qui consomme la même chose, il y a ces sexes à la place des nez façon Pinocchio. C’est une vraie œuvre camouflage, elle recèle bien plus qu’elle ne révèle. Et ce qu’elle révèle c’est que le sexe est un mensonge. Je ne parle pas du sexe comme plaisir, mais comme organe de reproduction.

Les frères Chapman, par exemple, sont contre la venue des enfants dans les musées. Ils disent faire des œuvres uniquement pour les adultes, ils assument cette position et dénient toute responsabilité si jamais des mineurs venaient à être choqués par des pièces comme celle dont tu parles.

Maintenant, tu remarqueras l’importance, et de la vitesse qui semble effacer le haut du corps des filles coagulées, et des chaussures de marque sur lesquelles la sculpture repose littéralement ! Les frères Chapman ne racontent pas, au premier degré, que le clonage est le «blasphème ultime», tels certains hommes d’Eglise au moment de la naissance de la brebis clonée Dolly en 1997. Qu’ils portent un regard critique – et amusé – sur certaines dérives apocalyptiques de la biogénétique, c’est clair, mais au filtre de l’accélération du monde et de l’emprise des marques. Cette critique-là n’a donc rien de religieux ou de réactionnaire.

La technoscience, comme tout pouvoir, mérite le blasphème

AK : Et c’est ce qui lui donne toute sa valeur ! L’œuvre, pourtant ouverte à une multitude d’interprétations, n’en reste pas moins d’une féroce lucidité critique.

Je suis un sceptique. Je doute de tout. Et je doute d’autant plus dès qu’il s’agit d’un sujet de l’ordre du pouvoir. Or aujourd’hui, qu’est-ce qui a plus de pouvoir que la technoscience et ses multinationales ? Personne ne peut nier qu’il y ait aujourd’hui, d’un bout à l’autre de la planète, un système technique, ainsi qu’une société technicienne ne jurant que par l’efficacité comme l’a montré Jacques Ellul dès la deuxième moitié du XXe siècle, ou encore d’autres penseurs comme Lewis Mumford ou Günther Anders, réédités par les Editions de l’Encyclopédie des Nuisances, maison qui affiche sans ambiguïté son opposition à l’industrialisation systématique de notre quotidien.

Dans un genre plus prophétique, il y a aussi Paul Virilio, qui m’a beaucoup aidé à construire mon regard critique. L’urbaniste et philosophe ne se dit pas contre le progrès. À propos d’Hiroshima et de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl en 1986, réponse civile à l’apocalypse militaire de 1945, Paul Virilio parle par exemple d’un «accident de la conscience», d’une sorte d’euthanasie de la connaissance. Un effondrement de l’esprit, sans responsable direct : juste une chaîne de chercheurs, techniciens, militaires et politiques, tous convaincus de la justesse de leur cause. Tous responsables. Ou plutôt irresponsables, victimes d’un leurre de vérité, de cette fiction du «nécessaire», de «l’inévitable» dont se gargarisent les États-Nations.

L’automobiliste américain ne cherche pas plus le réchauffement de la planète que les ingénieurs de Tchernobyl ne désiraient l’explosion du réacteur de la centrale ou que les chercheurs de Los Alamos ne voulaient la mort, lente ou rapide, de centaines de milliers de Japonais. Sauf que leur destin a été de participer au déclenchement de la catastrophe. Ce type de destin, d’hier ou de demain, il nous faut le tracer et le retracer au travers de sculptures, de films ou de mots d’artistes et de gratteurs fous. Ou en construire selon le vœu de Paul Virilio un «musée de l’accident» ou une «université de la catastrophe», qui traquerait le non-dit et montrerait le revers trop souvent invisible sinon caché dudit progrès scientifique et technique. Car lorsque l’on invente le train, on invente d’un même élan le déraillement. De la même façon que l’invention du nucléaire et sa maîtrise centralisée induisaient malheureusement Hiroshima, Tchernobyl, Fukushima…

Le nucléaire et la question de l’accident

mf : Et la médecine nucléaire ! Le mot clé, en ce qui concerne le nucléaire, c’est le contrôle. Lorsqu’ils l’ont créé, les Américains pensaient tenir entre leur main une arme de guerre. Elle l’a été, mais une seule fois, en 1945. D’une façon paradoxale, elle est devenue le contraire : un instrument de paix, certes menaçant, mais participant au contrôle de la situation géopolitique mondiale, en particulier au moment de ce qu’on a appelé la «guerre froide». C’est grâce à la bombe nucléaire qu’il n’ y a presque pas eu de conflits à très grande échelle dans la deuxième moitié du XXe siècle. D’ailleurs tous les pays qui en possèdent ne l’ont jamais utilisée, sauf justement les Etats-Unis. Cela démontre, entre autres choses, que la peur du progrès vient de l’incapacité à le contrôler. Ça revient à dire que l’humain a peur de lui-même, de ce qu’il est capable de faire, et qu’il est possible d’utiliser ce sentiment a priori si négatif pour des enjeux positifs comme la paix.

AK : C’est ce que l’on a appelé l’équilibre de la terreur. Peut-être ce type de jeux sur nos peurs est-il un mal nécessaire ? Mais il ne m’a jamais réjoui. Ce qui me dérange, dans la technologie nucléaire, c’est son contrôle obligatoirement centralisé. Le nucléaire porte en lui, de par l’immense danger consistant à le manipuler, une vision politique hiérarchisée, stalinienne presque. Il y a les contrôleurs qui façonnent l’énergie et les contrôlés qui la consomment.

Je préfère une autre vision : celle de Jeremy Rifkin, drôle de prophète en cravate qui défend une «énergie internet», naissant de la convergence du net et de l’électricité, mais aussi d’une décentralisation des moyens de fabrication de l’énergie, bien plus solaire ou éolienne que nucléaire. Rien de moins que l’extension des principes d’autonomie, de décentralisation et de partage de l’internet à tous les niveaux de notre quotidien, et donc à l’ensemble de l’économie mondiale. Une telle révolution, dont nous sommes très loin, n’empêchera certes pas des accidents de se produire. Mais avec un impact autant écologique que politique sans commune mesure avec les Fukushima et autres Tchernobyl.

mf : Je veux bien, mais les évolutions que tu appelles de tes vœux ne peuvent advenir qu’au cœur de ce laboratoire in vivo qu’est la Terre. Or l’accident, c’est l’expérience, et l’expérience, c’est le laboratoire. On n’entre pas dans le laboratoire en sachant très précisément ce qu’il convient de mélanger comme ingrédients pour trouver un médicament. C’est l’accident qui fait que l’on va le découvrir. Et parfois, pendant les essais, on s’aperçoit que ce médicament que l’on a créé pour guérir le cœur guérit en réalité le foie. Le problème de Paul Virilio, pour revenir à lui, est qu’il pose à mes yeux l’accident comme un problème alors que l’accident me semble une solution : même s’il est parfois douloureux, l’accident participe d’une avancée par essais et erreurs, et en ce sens il s’avère indissociable de la création.

S’opposer au dogme de la Technique omnisciente

AK : Sauf que l'accident est potentiellement meurtrier. Pour reprendre ton argumentation, nous pourrions affirmer de la même façon que les hérésies, traitées par le dogme comme des accidents, ont toujours fait avancer la religion. Il n’y a pas de pouvoir sans dogme, c’est-à-dire sans une idéologie et une sorte de religion pour en susciter l’adhésion.

Jacques Ellul, expliquait que l’homme «reporte son sens du sacré sur cela même qui en a détruit tout ce qui en était l’objet : la Technique.» Ce que son libre exégète Jean-Luc Porquet traduit en ces mots bien troussés (dans Jacques Ellul, l’homme qui avait (presque) tout prévu : nucléaire, nanotechnologies, OGM, propagande, terrorisme, Le Cherche Midi, 2003-2012) :

C’est elle [la Technique] qui est devenue le nouveau tabou, l’intouchable, l’objet de l’adoration. L’Automobile Qui Donne La Liberté, La Fusée Qui Emmène L’Homme Sur La Lune, La Télévision Grâce A Laquelle Nous Communions Tous Ensemble Chaque Soir, Le TGV Qui Va Encore Plus Vite, L’Ordinateur Qui Fait Gagner du Temps, voilà les nouveaux objets doués de pouvoirs magiques ! Le culte culmine aujourd’hui avec l’Internet Et Ses Divins Attributs.

Bien sûr qu’ici se mêlent l’invention technique en tant que telle et la façon dont le capitalisme la transforme en beurre. Sauf qu’il y a du vrai dans cette vision faisant écho à l’une de mes nouvelles favorites de Philip K. Dick, écrite il y a plus d’un demi-siècle et qui s’appelle Visite d’entretien. L’auteur de science-fiction y imagine une métaphore absolue de cette soumission au système technique : le «swibble». Le swibble réduit à une simple question de plomberie le problème de la soumission à l’idéologie du pouvoir. Comme le clame avec enthousiasme un réparateur de swibble qui n’a pourtant jamais lu le pape du futurisme Marinetti :

Peu importe l’idéologie dominante ; peu importe que ce soit le communisme, la libre entreprise, le socialisme, le fascisme ou l’esclavage. Ce qui est important, c’est que chacun de nous soit en parfait accord avec elle ; d’une loyauté absolue, tous. (…) Grâce au swibble, on a pu transformer ce problème sociologique fondamental qui est la loyauté en simple problème soluble par la technologie – une simple question d’entretien et de réparation.

Bref, le swibble aurait remplacé la religion comme arme absolue de soumission des fidèles au pouvoir. 

Mieux vaut une religion de la technoscience que la religion des intégristes

mf : La différence, c’est que s’il y a nouvelle idéologie ou nouvelle religion, on saura qu’elles ont été créées par l’homme, et qu’elles ne sont pas tombées du ciel comme des vérités absolues. Il ne s’agira pas de croire ou de ne pas croire, et d’être irrémédiablement condamné si l’on est reconnu hérétique, agnostique ou bien sûr athée, mais de résister ou non à cette religion de la Technique. Le débat, la critique me semblent plus aisés, car d’ailleurs présents au cœur de la science. Apple, comme on l’a dit dans notre deuxième chapitre, suscite chez nombre de ses adeptes une forme de religion. Sauf que l’iPhone ou le Mac, je les vois. Je peux les contrôler ou même les casser. Ils m’effraient bien moins qu’une abstraction totale comme le Dieu des religions, que je ne peux ni voir, ni critiquer, ni briser.

AK : La lecture du magazine de propagande de Daesh, Dabiq, est à ce titre assez effroyable. Ce support en format pdf circule sur les réseaux sociaux, d'un bout à l'autre de la planète. Aucun espace n'y est laissé au doute, que celui-ci soit scientifique, philosophique ou éthique. La une de son numéro 7 montre des musulmans tenant un papier «Je suis Charlie», et ce titre : «De l'hypocrisie à l'apostasie, l'extinction de la zone grise». Autrement dit : dans la lutte entre les fidèles du Califat et ceux que Daesh appelle «les croisés», il n'y a plus de zone neutre. Tout musulman condamnant les attentats du 7 janvier en devient automatiquement un «apostat», c'est-à-dire un individu ayant renoncé publiquement à sa foi en Allah, passible de la peine de mort...


Dabiq
, journal de propagande de Daesh, annoncé lors de la sortie de son n°1 en juillet 2014.

mf : De ce magazine à l'esthétique luxueuse se dégage un sentiment de peur. Mais ne nous trompons pas : c'est leur peur à eux plus que la nôtre qui transpire de partout. Ils sont effrayés par Dieu. Ils sont effrayés par la science. Ils sont effrayés par la liberté. Ils sont effrayés par la différence. Ils sont effrayés par les femmes. Il n'y a d'ailleurs pas trace d'une silhouette de femme de toutes ces quatre-vingt pages en couleur. L'interview de la compagne de Coulibaly est ainsi illustrée par une photo du terroriste de Vincennes. L'article contre les déviances sexuelles est édifiant. On y découvre des photos de lapidation, ou celle d'un «sodomite jeté du haut d'un building à Ar-Raqqah».

Les textes sont à l'avenant : les nombreuses citations des hadiths du prophète sont soigneusement sélectionnées, tronquées et extirpées de leur contexte afin de donner à la publication un ton de guerre et d’apocalypse. Dabiq est un hymne à la mort, visiblement seule façon pour ces fanatiques d’échapper à la terreur de la vie ici-bas, à l’insupportable promiscuité avec des apostats, des croisés et bien sûr des juifs, mais aussi des artistes libres de leur art, des chercheurs en blouse blanche et des filles en mini-jupe. Et c’est un appel aux meurtres de tous ces hérétiques professant un «islam de paix», et plus largement de tous ces êtres humains qui rejettent leur foi sectaire, leur «religion de l’épée»…

Se dire qu’on est en 2014 et que des gens comme Salman Rushdie ont une prime de trois millions de dollars sur leur tête, qu’il existe encore cette pensée-là sur terre, me fait peur. Au moins, dans un futur moins religieux, gouverné par la Technique, on ne tuera plus au nom de Dieu. Ce sera autre chose, une domination plus subtile. Mais il y a encore du chemin.

Et pour aller plus loin

Commentaires