Quand la technoscience remplace la religion

Faut-il blasphémer le nouveau culte de la science et des nouvelles technologies ?

Pour une technoscience non inféodée à l’hypercapitalisme

Ariel Kyrou : Le capitalisme, dans sa logique de profit, est tout sauf étranger aux sciences et aux technologies. Il les utilise, il en fait même son arme première, et veut nous faire désirer une myriade d’objets connectés qui auront tôt fait de nous transmuter en super-héros paraplégiques. Mais Michel Onfray a raison d’affirmer dans ses Féeries anatomiques (Grasset, 2003) que le problème n’est pas la science en tant que telle, que soient interdits ou non la procréation médicale assistée (PMA), la gestation pour autrui (GPA), le clonage thérapeutique – qui ne clone que de bien anodines cellules souches – ou même le plus délicat clonage humain. Le problème, c’est le risque que ces avancées soient instrumentalisées uniquement à des fins de profit et non de plaisir et de bonne santé, physique et psychique des individus, des parents comme des enfants.

La «bioéthique libertaire» de Michel Onfray

La «bioéthique libertaire» d’Onfray, que je fais volontiers mienne au contraire d’autres convictions qu’il défend, «récuse une version libérale de la bioéthique qui soumet le travail, la recherche, les trouvailles, les succès à la seule marchandisation. Pas de justification, dès lors, de la brevetabilité du vivant qui permet aux pays riches, disposant de technologies performantes, d’exploiter les pays pauvres fournisseurs des produits et substances de base ; pas de collusion entre les potentialités de la transgénèse et les entrepreneurs désireux d’embaucher un profil génétique particulier, les agences d’adoption pourvoyeuses de catalogues d’enfants à acheter ou à placer, les projets raciaux de tous ordres, les cabinets d’assurances qui prévoient d’établir un tarif pour leur client en fonction de son génotype, les choix du sexe en fonction des héritages… Car dans tous les cas, il n’en va pas du plus grand bonheur possible du plus grand nombre, mais de la satisfaction d’une poignée de décideurs – le chef d’entreprise, le couple argenté, le politicien raciste, l’assureur vénal, le riche testateur – au prix d’une discrimination des plus exposés (les fragiles, les pauvres, les minoritaires, les malades, les femmes…).»

Ce programme auquel j’adhère, cet horizon que définit Michel Onfray pour donner du sens à un potentiel «élargissement de l’humain», n’est-il qu’un vœu pieux ? Qu’une galéjade de penseur médiatique se voulant progressiste ? Ce serait, pour le moins, l’opinion des pourfendeurs les plus radicaux de la technoscience, tels les militants du groupe Pièces et main d’œuvre.

La biotech est-il indissociable de la marchandisation du vivant ?

Selon l’un des proches de cette mouvance de Pièces et main d’œuvre, Alexis Escudero, «le développement des biotechnologies sera d’abord et avant tout la poursuite de la marchandisation du vivant». En effet, comme il l’explique dans son livre La Reproduction artificielle de l’humain (Le Monde à l’envers, 2014) :  

Dans le monde de la compétition économique mondialisée, où l’avant garde de la classe dominante est la technocratie, dans ce monde où le rapport de forces entre le pouvoir et les sans-pouvoir n’a jamais été aussi inégal, soutenir le développement de la PMA et de la GPA, c’est soutenir le commerce des ovules et du sperme, l’exploitation des femmes du Tiers-Monde, et en définitive, le principe maître du capitalisme selon lequel tout se vent et tout s’achète.

Ce que réfute ce néo-luddite, comme on appelle parfois les acteurs de ce courant critique, c’est mon rêve d’une séparation entre un certain type de technologie et le capitalisme contemporain. Impossible, selon lui, de faire imploser cet hyper capitalisme de l’immatériel et du corps-marché, des marques et du tout connecté comme de la marchandisation du vivant. Autrement dit : à moins d’être naïf ou totalement hypocrite, nous suggère-t-il, on ne saurait être désormais anticapitaliste sans combattre d’un même élan ces fameuses technologies NBIC, et tout particulièrement cette bioéconomie dont les mères porteuses, la procréation médicale assistée et toutes les chirurgies utilisant l’ADN, les cellules, les tissus et autres productions du vivant sont bien plus que les symboles.

Le souci, selon moi, c’est qu’au nom de la lutte contre cet hyper capitalisme-là, bien des activistes venant pourtant de l’utra gauche en arrivent à assumer une alliance objective avec les réactionnaires de La Manif Pour Tous, voire les nationalistes forcenés de la famille Egalité & Réconciliation d’Alain Soral.

N’y aurait-il d’autre futur que de devenir l’esclave de l’hyper capitalisme ou de redevenir l’esclave des religions ? Je ne veux pas le croire. Et surtout je tiens à mener un travail critique, à provoquer, à blasphémer si nécessaire afin d’éviter une alternative aussi sinistre. Suis-je en plein rêve ? Si oui, plutôt que de m’agenouiller comme mes ancêtres devant des prêtres voulant tout régenter de ma vie, je préfère effectivement rêver avec les artistes et tenter de concrétiser ce rêve d’une technoscience échappant à l’emprise capitaliste.

Non, la technique n’est pas forcément l’esclave du capitalisme

mounir fatmi : Je ne pense pas que tu rêves, bien au contraire. L’homme ou la femme qui ont inventé le feu l’ont-ils vendu et breveté dans la foulée ou l’ont-ils d’abord partagé avec les autres membres de leur tribu ? Et ces autres civilisations qui n’étaient pas capitalistes, comme les Amérindiens dont Pierre Clastres a décrit les mécanismes de défiance vis-a-vis des pouvoirs dans La Société contre l’Etat ? Comment croire que toute technologie ne pourrait servir qu’à l’exploitation de la terre et des êtres humains ? Les anti-technologies radicaux oublient le logiciel libre, l’éthique hacker, les Anonymous, etc.

Il y aura toujours des gens dans une pure logique de profit et d’autres qui partageront le savoir. Ce que décrit Michel Onfray n’est pas notre futur, mais notre présent. Les malades du Sida en Afrique payent plus cher les médicaments que l’on peut trouver à un prix abordable en Europe ou aux Etats-Unis. Je peux donner des centaines d’exemples de ce genre d’injustice qui n’empêche pas le commun des mortels de dormir tranquillement.

Tout doit être partagé, ou au moins l’essentiel, pour créer un certain équilibre, même instable. C’est fou comme le mot partager fait peur au capitalisme. Dès que tu prononces ce mot, les Américains pensent que tu as envie de voler leurs voitures ou leurs femmes, ou de t’installer pour toujours et sans y avoir été invité dans leurs confortables salons. Je parle de partager l’information, le savoir, la technique. Peut-être suis-je un naïf, mais que de grandes universités de recherches comme le MIT (Massachusetts Institute of Technology) de Boston cachent certaines innovations pour mieux les vendre au plus offrant me scandalise.

Croire à un retour au «bon vieux temps» est un leurre dangereux

mf : Je peux comprendre par exemple certaines positions de protection des droits d’auteurs, mais quand je vois des étudiants africains et arabes, qui n’avaient pas il y a dix ans la possibilité d’avoir des livres, y accéder sur internet, je me dis que c’est une vraie avancée. Alors bien sûr, le changement touche aux fondations de l’économie, de la société, de la famille et bien sûr de la religion. Mais est-ce une raison pour revenir en arrière ?

AK : Et si les élites ne comprennent rien au numérique et aux mutations du présent, tant mieux. Voilà l’occasion de changer d’élite, ou mieux, d’en finir avec cette bonne vieille notion d’élite.

mf : Dans bien des films américains, au milieu de l’action, le héros s’arrête un moment, et souhaite le retour au «bon vieux temps». Si l’on suit cette logique, nous allons revenir en arrière, encore et encore, jusqu’au moment où l’homme se dira qu’il ne faut pas changer, qu’il ne faut plus rien critiquer…

AK : Jusqu’aux Morlocks de la Machine à explorer le temps de HG Wells ! Cela rejoint le mythe profane du «c’était mieux avant». C’était mieux avant l’euro, avant Mai 68, avant que les filles ne mettent des mini-jupes, etc.

mf : Ceux qui disent cela n’ont pas connaissance de l’Histoire.

Et pour aller plus loin

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