Quand la technoscience remplace la religion

Faut-il blasphémer le nouveau culte de la science et des nouvelles technologies ?

Le transhumanisme, l’immortalité, et moi, et moi, émoi…

Ariel Kyrou : L’art crée du sacré, donc des Eglises. La science crée du sacré, donc des Eglises. Le sacré du libéralisme, quant à lui, est cette divinité qu’on appelle le marché et sa main invisible. Wall Street est son Eglise. Et toutes ces Eglises s’appuient sur ce qu’elles sanctifient pour imposer leur pouvoir au troupeau. Je perçois des convictions et comportements religieux chez bien des hommes de pouvoir se disant athées, au-delà même du système dont ils sont les dirigeants exécutifs, que celui-ci soit financier ou technoscientifique.

La religion de l’information du transhumanisme

La «religion de l’information», par exemple, est communément répandue dans les univers de la science et des nouvelles technologies aux Etats-Unis. Elle est particulièrement forte chez les partisans du «transhumanisme» – parmi lesquels les fondateurs de Google. Ils affirment que nous n’aurons d’autre choix demain que de fusionner avec les machines, sauf à accepter qu’elles nous dépassent et nous dominent. Puisque tout tient à l’information, à l’organisation de la matière et non à la matière en tant que telle, l’être humain peut et doit se reprogrammer lui-même. Il sera de la sorte plus efficient, ou pourquoi pas immortel comme le pensent sérieusement des chercheurs comme Marvin Minsky ou Ray Kurzweil.

Selon Hans Moravec, roboticien réputé qui professait à l’Université Carnegie Mellon aux États-Unis, un jour prochain, nous pourrons transvaser notre cerveau dans l’enveloppe de machines tel le «robot buisson» aux milliards de doigts et aux sens inouïs. Et Moravec de préciser :

Il est facile d’imaginer la pensée humaine libérée de l’esclavage d’un corps mortel.

Sa vision de la science, son optimisme béat – car il imagine en 1988 cette révolution pour la fin des années 2030 – ont quelque chose de profondément religieux. Il est d’ailleurs l’auteur d’un livre au titre prophétique, Une vie après la vie (Odile Jacob, 1988, 1992), d’où est tirée la phrase ci-dessus. Bref, Hans Moravec se prend sans même se l’avouer pour un Dieu. Mais un Dieu de calcul, présentant ses miracles, à savoir ses robots plus intelligents, plus performants que l’homme, en équations. Avec un horizon d’une simplicité biblique : l’immortalité. Car telle serait, in fine, l’issue de toutes les avancées scientifiques de ce carré magique des NBIC (Nanotechnologies, biotechnologies, informatique / sciences de l’information et sciences cognitives).

La mort de la mort : le blasphème ultime !

mounir fatmi : Nous avons évoqué à plusieurs reprises dans ce livre, cette perspective de La mort de la mort, pour reprendre le titre d’un livre de Laurent Alexandre qui est sous-titré : «Comment la technomédecine va bouleverser l’humanité» (JC Lattès, 2011). Et c’est vrai que cette perspective de la «mort de la mort», comme nous l’avons dit, a quelque chose du blasphème ultime…

Et puis Moravec a certes été un visionnaire quelque peu délirant et prophétique de cette très concrète nouvelle quête d’immortalité, mais il a été dépassé depuis par beaucoup d’autres scientifiques, notamment américains, qui mêlent dans leurs recherches la médecine de pointe à la génétique, à la biologie synthétique, à l’intelligence artificielle et parfois à la robotique.

Eloge de la pensée critique contre toutes les Eglises

AK : C’est très juste. Mais ce qui me dérange, c’est cette façon qu’ont beaucoup de transhumanistes de nous réinventer une dualité. Ils séparent littéralement âme et corps pour mieux glisser leur esprit dans un corps machinique miraculeux. Il y a là un déni du temps, de ce goût qui, lentement, prend corps dans les caves des châteaux de Bordeaux ou de Bourgogne. Autant je pense qu’on peut rire de tout, et je suis d’accord avec toi pour dire qu’il ne faut pas se donner d’interdit technologique ou scientifique, autant je crois au devoir de critique. Je ressens le besoin de réinscrire toutes ces questions dans le temps, de les détourner, d’en voir les chausse-trapes.

C’est là où l’on retrouve la lucidité jubilatoire de l’artiste, contre ces nouvelles Eglises en construction, ces nouveaux systèmes de domination si désirables, qui nous enferment dans le confort et la sécurité d’un autre mode d’être, connecté celui-là. L’artiste n’a d’autre religion que celle qu’il se choisit pour lui-même. Jamais il ne s’agenouille. Il reste hérétique, quelle que soit l’Eglise qui tente de le recruter. Sinon, il n’est plus artiste : il peut devenir propagandiste ou publicitaire, il peut devenir décorateur. Mais pas artiste. L’artiste est le mieux à même de juxtaposer nos vérités contradictoires entre des territoires eux-mêmes disparates, suscitant des explosions pour faire vivre ce questionnement qui, seul, nous fait avancer. Car dès lors qu’une Eglise, quelle qu’elle soit, prend le pouvoir dans notre tête, on n’avance plus : on se retrouve de nouveau immobilisés par ses vérités «établies».

mf : Sauf que si les gens, libérés de l’emprise des vieilles religions, parviennent à concevoir que leur corps leur appartient et n’appartient finalement qu’à eux, en toute liberté, comment pourraient-ils l’offrir en dévotion à une nouvelle Eglise ? Il y aura toujours quelque part un scientifique, un artiste, un penseur, un chef d’entreprise, un internaute pour dire non ! De nouvelles Eglises peuvent naître, mais jamais elles n’auront autant de pouvoir que les anciennes. C’est justement cette réalité que les réactionnaires de notre début de chapitre ne veulent pas voir. La recherche, l’expérimentation sont comme des virus, impossibles à stopper et qui s’étendent partout dans la société en mutant sans cesse.

AK : A charge pour nous de créer, de crier, d'agir pour que nos petits-enfants ne mutent pas sous la forme de clones cybernétiques d'Adolf Hitler ! Je déteste le fatalisme des religions comme d'un certain type d'hypercapitalisme, induisant l'idée que tout serait écrit d'avance de notre futur technoscientifique grâce à quelque main invisible. Or il y a quand même une foi dans la technologie, et toute Église a sa propre vérité qu’elle cherche à imposer…

mf : D’où l’intérêt de la pensée critique qui existera toujours, d’où l’intérêt des artistes et des scientifiques qui vont encore expérimenter. Je pense que l’on se retrouvera dans le même cas de figure qu’aujourd’hui, mais à un autre niveau.

Et si la mort devenait un voyage touristique ?

La constante, en revanche, tient à l’éducation, à la conscience, et à l’argent. Tous ne voudront pas ou n’auront pas les moyens financiers de choisir les gènes de leurs enfants, de se transformer pour gagner vingt, cinquante ou cent ans de vie. Avant même d’avoir l’envie de vivre plus de cent ans, l’homme se demandera sûrement s’il a un projet pour toutes ces années de plus. Est-ce qu’on peut vivre plus de cent ans en parlant une seule langue ? En se mariant une seule fois ? En passant toutes ces années dans son petit village ? En votant Front national par peur qu’une famille d’étrangers vienne chambouler notre petit ordre établi ?

Ce qui m’intéresse, dans ce courant du transhumanisme, c’est le fait de sortir la mort du contexte religieux vers un contexte scientifique, donc humain.

Peut-être même que cette possibilité de vivre et de ne pas mourir nous fera comprendre ce qu’est vraiment la mort. Peut-être même que dans le futur, la mort ne sera qu’un voyage touristique. Un aller-retour contrôlé par la technologie, et bien sûr par le capitalisme…

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