Quand la technoscience remplace la religion

Faut-il blasphémer le nouveau culte de la science et des nouvelles technologies ?

Une lapine fluo et des clones dans le labo que devient la Terre

mounir fatmi : Au contraire de l’auteur de science-fiction, qui reste dans l’imaginaire, les médecins, les scientifiques et les artistes, du moins ceux qui choisissent d’explorer la voie de la transformation des êtres comme ORLAN, concrétisent in vivo ces mythes de la création qui deviennent peu à peu notre réalité…

La lapine fluo Alba : un blasphème in vivo !

Ariel Kyrou : Parmi les pionniers, il y a ORLAN bien sûr, mais aussi le brésilien Eduardo Kac et dans son sillage tous les artistes de bio-art ou de bio-hacking, dont les pinceaux sont des brins d’ADN, des gènes ou des cellules vivantes.

L’une des dernières œuvres de Kac est une fleur qu’il chouchoute comme le fruit de ses entrailles, et pour cause : cette Edunia aux étonnantes veines rouges est une «plantanimal» obtenue à partir du croisement entre une cellule de pétunia et un gène du sang de l’artiste, donc de son ADN.


Edunia
, de l’artiste Eduardo Kac, croisement d’un gène de son sang et d’une cellule de Pétunia.

Mais l’œuvre la plus connue de Kac est Alba, une lapine transgénique fluorescente née avec un gène de méduse implanté dans son organisme. Ce drôle d’animal mutant est né à l’INRA (Institut national de la recherche agronomique) en 2000. Le principe de départ, accepté par tous les personnages à l’origine de cette naissance, était qu’Alba sorte du laboratoire et aille vivre aux côtés de Kac, comme n’importe quel animal, après avoir été tout de même présentée dans une galerie. L’objectif était que cette «œuvre transgénique vivante», par sa simple existence au milieu de tous, fasse débat et nous mette face à nos peurs et à nos contradictions. Sauf qu’à la dernière minute, l’INRA a refusé de laisser Alba à son concepteur. Et que la lapine fluo, que Kac n’a vue qu’une fois, juste le temps de la prendre en photo, est devenue l’objet médiatique d’une campagne de libération pour la sortir du labo…


La lapine Alba de l’artiste Eduardo Kac : elle se voyait dans le noir, ayant en elle un gène de méduse.

mf : J’ai rencontré Eduardo Kac en 2004 en Corée de sud pendant la biennale de Gwangju. J’ai été très impressionné par son côté artiste scientifique. Il faudrait parler ici non seulement de liberté d’expression mais de liberté d’expérimentation. Eduardo Kac était aussi très en avance. Il y a aujourd’hui des scientifiques qui essaient de prendre ce gène de méduse et de l’hybrider à des arbres pour qu’ils puissent devenir lumineux la nuit.

AK : Et pourtant Alba n’est jamais sortie de l’Institut national de recherche agronomique. Elle a en quelque sorte été censurée, alors que son gène de méduse n’avait, semble-t-il, strictement rien de dangereux, et ne changeait que son esthétique. Elle était juste différente, car en partie «construite». L’INRA n’a jamais répondu clairement aux injonctions de l’artiste, se contentant d’affirmer sans explication que les conditions requises pour la «survie de la lapine à l’extérieur» n’étaient pas garanties. J’en ai discuté avec l’artiste. L’hypothèse la plus probable est qu’en pleine affaire du sang contaminé, alors même que l’Institut menait des travaux sur les OGM dans ses laboratoires, le patron de l’INRA a eu peur d’un nouveau scandale, peur de ce «blasphème en acte» pourrais-je ajouter.

En revanche, ce lapin est entré dans notre imaginaire contemporain grâce aux médias, à la campagne de presse, au drapeau Alba, aux affiches avec sa photo et à chaque fois un mot différent comme «éthique», «famille», «science» ou «religion», et puis tous ces créateurs tel le romancier Olivier Cadiot qui lui ont donné vie dans leurs œuvres.

Eduardo Kac en explique très bien le sens : «Ce qui a frappé les esprits, ce n’est pas le fait qu’un artiste ait créé un lapin vert fluo, c’est l’idée que ce lapin transgénique ait réellement existé, qu’on l’ait vu dans les médias et qu’on ne peut donc plus l’ignorer. Beaucoup de gens ont du mal à accepter l’idée qu’ils pourraient vivre au quotidien avec un animal en partie fabriqué, transformé par l’homme, et que ce serait tout à fait normal. Alba est entrée et s’est imposée dans leur univers symbolique et culturel. Alba a changé notre perception du réel, notre façon d’envisager le présent et l’avenir.»

Et l’artiste va plus loin encore dans sa réflexion, dérangeante pour beaucoup :

C’est un peu comme si un clone apparaissait. C’est facile d’être contre le principe d’un clone ou d’un animal transgénique. C’est bien plus déplaisant d’être contre ce clone ou cet animal transgénique lorsqu’il s’approche de vous pour être caressé. Alba est là, concrètement. La lapine fluo existe dans notre réalité physique. Elle est bien plus qu’une métaphore, et c’est pour ça qu’elle dérange. Mon œuvre, c’est elle, mais aussi et surtout ce contexte et ces mentalités qui s’en trouvent chamboulés.

Les clones ne sont pas un «crime contre l’espèce humaine»

mf : L’artiste touche ici à un tabou de nos sociétés, non seulement dans les mots mais par son acte de création en tant que tel. Et quand il suggère la vie avec un clone, il n’est pas très politiquement correct…

AK : Et pas qu’un peu ! Je rappelle qu’il y a plus de dix ans, en décembre 2003, a été adoptée une loi de bioéthique qui fait du clonage un «crime contre l’espèce humaine». Autrement dit : une variante du crime contre l’humanité.

Le Sénat et l’Assemblée nationale comparent donc l’hypothétique décision d’un individu de cloner sa fille venant de mourir, ou même d’utiliser des techniques de clonage pour son enfant à naître, à la Shoah, c’est-à-dire à la destruction pure et simple d’une population de manière calculée et rationnelle. Un article, en particulier, traite de «crime contre l’espèce humaine» toute pratique qualifiée d’eugénique «tendant à l'organisation de la sélection des personnes». Mais, lorsqu’une future mère décide d’avorter parce que son embryon ou son fœtus est atteint d’une malformation grave, ne pratique-t-elle pas, avec l’encouragement du Planning familial, une «sélection des personnes» ? Cette femme est-elle pour autant "eugéniste" au sens où l'étaient le Docteur Goebbels et les théoriciens nazis ? Je n'ai aucune sympathie pour l'eugénisme, mais réfléchissons à ce qu’une loi pareille veut dire : si demain un bébé naît du clonage, on dénie à cet être humain le droit d’évoluer par la culture, et il devient lui-même un «crime contre l’espèce humaine», ou du moins l’incarnation de ce crime odieux à l’encontre de la gent humaine. Pestiféré avant même d’être né, il n’a pas droit à l’existence.

Les députés et sénateurs français ont voté leur loi au nom de l’humanité. Ils se voulaient de bons et généreux soldats dudit principe de précaution. Mais en disqualifiant la capacité d’un homme né du clonage à se construire une identité singulière, ils en sont arrivés à nous réduire à notre code génétique. L’on sait très bien, pourtant, que deux parfaits jumeaux mis l’un et l’autre à leur naissance dans deux univers culturels très éloignés auront des histoires différentes. A partir du même jeu de cartes de départ (l’inné), ils ne développeront absolument pas les mêmes qualités et défauts, le même style de jeu (l’acquis)…

Nos représentants ont légiféré par crainte, sans réfléchir, ou cyniquement, comme s’ils tenaient encore leur pouvoir de quelque Eglise. Ils ont allègrement confondu l’espèce humaine avec son pastiche religieux, et ce qui serait une introuvable «nature» avec la définition judéo-chrétienne du bipède sans plume. Bref, ils ont démontré en 2003 qu’ils étaient les victimes d’un clonage culturel bien plus grave et ancien que ce clonage humain dont nous sommes encore très loin. A défaut d’un crime, ils ont commis une bêtise, non contre l’espèce humaine ou une nature idéalisée, mais contre l’intelligence et la sensibilité. Un bêtise, donc, qui n’a aucun besoin de gènes pour se transmettre !

La terre, laboratoire d’expérimentation à ciel ouvert

mf : C’est une forme de pensée unique… Plus s’ouvrent de possibilités, plus il faudrait les réduire. Ce qu’ont fait les députés et les sénateurs est un geste religieux, de l’ordre du sacré : on ne touche pas au corps et au système de reproduction par un père et une mère. On est vraiment sur cette ligne réactionnaire, encore et toujours. Par peur, on ferme le laboratoire de ce que l’humain peut accomplir. Pour eux, nous sommes le projet de Dieu et il ne faut rien changer à ses expérimentations à lui. Dieu seul a le droit d’expérimenter et de créer. Ce qui nous réduit tous à de simple cobayes.

AK : Maintenant, est-ce une si merveilleuse chose que de voir la terre devenir un immense laboratoire d’expérimentation à ciel ouvert ?

mf : Elle l’a toujours été. Simplement, la planète s’est transformée, pour le meilleur ou pour le pire, dirais-je au risque du cliché. Le corps humain a évolué. Je ne peux pas croire en autre chose qu’en l’évolution. Le créationnisme me semble une fable imbécile. Ce qu’il nous reste, c’est l’évolution, et l’homme a toujours évolué, et va continuer à le faire, que ce soit accepté ou non, en bien ou en mal. Tout ce qui est dans l’esprit humain arrive à un moment dans la réalité, nous créons notre propre réalité. Les artistes sont peut-être des francs-tireurs en la matière, c’est vrai, puisqu’ils essaient de donner forme réelle à ce qu’ils pensent. La question qui dès lors se pose est la suivante : l’artiste doit-il attendre que la société évolue suffisamment pour aller jusqu’au bout de son art ou doit-il être l’un des moteurs de transformation de la société ? L’on pourrait poser la même question au scientifique. Et si la bonne société, celle des députés et sénateurs du «crime contre l’espèce humaine», tranche en faveur de la première solution – attendre que les êtres humains soient prêts, donc leur façonner un art de belles platitudes – je préfère pour ma part passer dans le salon des Refusés…

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