Le robot est une personne comme les autres

Changer notre regard pour ne pas subir l’automatisation

1. Le robot, ce travailleur (presque) comme les autres

Début 2015, le groupe Nestlé a commandé un millier de robots Pepper de la société d’origine française Aldebaran Robotics, afin qu’ils deviennent de parfaits assistants vendeurs de machines à café dans les enseignes d’électroménager au Japon. Pepper, en effet, est en vente depuis février 2015 pour la somme de deux mille dollars au Japon. Jouant le même rôle d’aide à la vente dans les boutiques de l’opérateur mobile nippon Softbank, qui a acheté Aldebaran en mars 2012, ce robot haut d’un mètre vingt devrait bientôt guider également les clients de la banque Mizuho dans leurs démarches. Rien d’étonnant à cette promotion : l’aîné de Pepper, Nao, petit lutin de cinquante-huit centimètres et première mécanique parlante d’Aldebaran, est d’ores et déjà testé comme guichetier par l’une des succursales de la banque Mitsubichi à Tokyo.

Dans ce reportage du quotidien 20 minutes, un dialogue entre le robot Nao et un client de la banque Mitsubichi à Tokyo.

Les robots sont partout dans le monde du travail

De fait, les robots sont présents depuis un bail dans le monde du travail. Sauf que les ancêtres du presque PDG Vital étaient des distributeurs de billets ou des géants ouvriers des chaînes de montage de l’industrie automobile plutôt que des conseils banquiers ou des vendeurs en magasin. Et qu’ils appartenaient à la toute première génération de robots, sans capteurs pour exister au sein de leur environnement ni Intelligence artificielle pour nous rendre babas d’admiration.

Rien que dans l’industrie, terrain traditionnel de nos bons vieux robots, la donne change. Pour preuve les mécaniques de la société de Boston Rethink Robotics : dès 2012, avec ses deux bras et son écran souriant, Baxter était déjà un manutentionnaire hors pair dans les chaînes de montage ; mais que dire de Sawyer, commercialisé depuis mars 2015 avec son bras d’une incroyable dextérité et sa capacité à mener des opérations bien plus minutieuses comme le «test de circuits imprimés» ?

Le clip de présentation de Sawyer de la société Rethink Robotics : l’un des champions de la nouvelle génération de robots industriels.

Sur ce terrain du travail, l’une des meilleures façons de prendre la mesure du devenir radieux des robots consiste à noter les prédictions récentes en termes d’emploi. Or, à en croire les prédictions de Bill Gates devant un partenaire de décideurs il y a un an, citées par le philosophe Bernard Stiegler, «l’automatisation va déferler sur tous les secteurs de l’économie mondiale et signer la mort définitive de l’emploi» d’ici les années 2030.

Selon l’étude d’un ingénieur et d’un économiste de l’Université d’Oxford, publiée fin 2013, 47% des emplois devraient en effet être assurés par des automates d’ici une vingtaine d’années aux Etats-Unis. Dans une autre enquête, publiée en octobre 2014, le cabinet Roland Berger assure quant à lui que près d’un cinquième des emplois devraient être automatisées d’ici 2025 en France, représentant 3 millions de postes. Avec un changement de taille : ce sont désormais les classes moyennes et intellectuelles, et non plus seulement ouvriers et employés qui font face à l’efficacité des machines.

L’envahisseur mécanique monte en effet en gamme intellectuelle. Des robots vigneron aux drones, ses nouvelles compétences – pour un coût bien inférieur à celui de nous autres, êtres humains – il «menace» désormais non seulement l’industrie lourde, mais l’agriculture, le bâtiment, l’hôtellerie, la grande distribution, l’armée, la police, bien des postes de l’administration publique, voire selon le JDD le journalisme, la musique et une ribambelle de professions intermédiaires chères à nos classes dites moyennes.

Ce robot aux airs de poubelle sur roulettes s’appelle Botl, et il est depuis l’été 2014 le majordome de l’hôtel Aloft, à Cupertino dans la Silicon Valley. Selon son manager humain de la société de robotique californienne Savioke, grâce au Wi-Fi, il est «téléphathe» !

Ah que c’est bon d’avoir un robot comme chef !

Plus surprenant encore : à l’instar de Vital au sein de Deep knowledge ventures, symbole parfait de cette nouvelle donne, le robot ne serait plus l’indésirable du monde du travail. Pour preuve : selon une enquête in situ, pilotée dans une usine de Lego par un chercheur du Computer Science et Artificial Intelligence Lab du MIT de Boston, les ouvriers préfèreraient travailler sous les ordres d’un robot à la neutralité incritiquable plutôt que sous l’autorité discutable d’un être humain, chef d’une équipe intégrant la machine en son sein.

Et lorsque l’enquêteur propose de placer un employé humain sous les ordres de la machine et tous les autres salariés sous l’autorité de l’un de leurs congénères de chair et de sang ? Non, définitivement, tous préfèrent avoir le même chef mécanique.

Serait-ce la démonstration de la compétence de l’automate ? Ou sinon de sa «presque» humanité ? Les robots de Rethink Robotics, comme Baxter qui illustre l’article de The Independent ayant dévoilé ces résultats surprenants, possède, il est vrai, une paire de bras articulés, des roues motrices et surtout deux yeux aux beaux sourcils dans un écran faisant office de tête… Mais d’ici à lui prêter des qualités de managers !

L’enquête réalisée dans l’usine de Lego n’est pas sans de fortes limites méthodologiques. Elle est indissociable d’un contexte spécifique. Cette étude souligne néanmoins notre tendance à tout accepter de la modernisation, jusqu’aux machines menaçant  nos emplois de chef ou plutôt de sous-chef à plumes. Et elle nous pose donc a contrario la question de la meilleure façon de traiter le robot pour minimiser l’emprise qu’il a de plus en plus sur nous.

Nous pourrions affirmer, fidèles en cela au sens commun : ce n’est qu’une machine, une chose sans libre-arbitre, et donc la laisser gouverner des collaborateurs humains. Mais ne serait-ce pas là le meilleur service à rendre à ce robot et surtout à ses maîtres ? Ne vaudrait-il pas mieux, à l’inverse, le considérer comme une personne ? Et donc s’en méfier ? Il s’agirait moins, d’ailleurs, de le considérer à l’égal d’une femme ou d’un homme pouvant nous remplacer – ce qui ne serait pas faux – que comme un agent du pouvoir de l’entreprise, par essence obéissant et incapable d’improvisation, donc un peu crétin, mais qu’il ne faudrait surtout pas sous-estimer.

 

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