Le robot est une personne comme les autres

Changer notre regard pour ne pas subir l’automatisation

2. Le robot devient un vrai interlocuteur

Une seconde manière d’anticiper l’avenir radieux de nos multiples automates repose sur le décompte de nos objets connectés : uniquement côté grand public, sans donc ce qu’on appelle le « M2M » ou « machine to machine », ils devraient passer de 2,9 milliards dans le monde en 2015 à 13 milliards en 2020, selon le cabinet Gartner.

Bienvenue dans un monde d’objets connectés qui nous parlent

Oubliez les mixeurs, grille-pain et autres fours à micro-ondes ne sachant répondre qu’à la pression d’un bouton, et imaginez-les avec une puce en guise de cerveau de moineau ainsi qu’une voix de sirène qui vous donne la météo de la cuisine. Admirez sans technophobie votre tondeuse magique ou votre aspirateur muni de capteurs pour nettoyer seul et sans chuter votre bel intérieur bourgeois.

Dans l’immense gamme de l’automesure (ou quantified self), pensez à la balance électronique qui vous suggère de l’exercice pour la journée, au bracelet contre l’embonpoint qui vous sonne de reprendre votre régime ou, sur le registre de la maison dopée par le numérique, au Cube Sensor, appareil lumineux qui utilise une multitude de capteurs pour mesurer la température, la qualité de l’air, l’humidité, le bruit, la pression atmosphérique et les mouvements, vous alerte par ses signes éclairants puis vous informe ensuite grâce aux données recueillies.

Entre mille objets connectés d’aujourd’hui et de demain, citons également la cigarette artificielle, la porte du bureau, le bouton de chemise, le justaucorps ou pourquoi pas la banane connectée pour la course à pied, eux tous «intelligents» à ce qu’il paraît. Et qui demain nous adresserons la parole comme l’esclave répond à son maître, à moins que cet esclave mécanique se voulant notre meilleur confident ne soit en vérité qu’un faux ami, à la solde d’une multinationale sachant mieux que personne transformer ses lubies en nos lanternes insignifiantes.

Fin février 2015 au marathon de Tokyo, deux concurrents portaient au poignet la première banane connectée jamais conçue ! C’est certain : elle nous parlera bientôt.

De Siri à Her, et de l’IA de Her à Ava du film Ex Machina

Enfin, écoutez les voix de Siri sur votre iPhone ou de Google Now sur votre smartphone sous OS Android. Elles répondent à vos exigences, tout comme la dernière perle du genre, la boîte Echo de la multinationale de e-commerce Amazon.

Ces assistantes-là vous font rêver de la tendre compagne, intégralement digitale, de l’antihéros du film Her de Spike Jonze. Car selon Ray Kurzweil, techno-prophète de la Singularité usant désormais ses neurones pour bâtir le futur cerveau artificiel de Google, aucun doute : «D’ici quinze ans, comme dans le film, les êtres humains pourront tomber amoureux d’un ordinateur», d’une Intelligence artificielle comme celle de Her, capable d’être aussi romantique et drôle que la plus humaine des séductrices.

La bande annonce en français du film Her de Spike Jonze. Ou de l’art de tomber amoureux d’un «système d’exploitation». Drôle, juste, magnifique et inquiétant.

Bien sûr, de Her à Ava, héroïne du film Ex Machina, annoncé en France pour juin 2015, il y a un monde. Car le système d’exploitation de Spike Jonze n’est qu’un algorithme s’adaptant aux désirs de ses maîtres en mal d’affection, là où Ava est la réincarnation du fantasme ancestral de la créature artificielle. Ava n’est autre que L’Eve future du fameux roman de Villiers de l’Isle Adam publié en 1886, androïde et femme idéale que crée Lord Ewald pour remplacer une dame de chair aussi belle que sotte. Bien loin de quelque réalité atteignable, de l’ordre du pur imaginaire, c’est pourtant ce robot-là, plus que l’OS de Her pourtant bien plus crédible, qui effraie sur la puissance à venir de nos très chères Intelligences artificielles. 

L’une des bandes annonces de Ex Machina d’Alex Garland, émaillée de citations de pontes de la science, de l’informatique et de l’Intelligence artificielle comme Bill Gates ou Stephen Hawking, qui souhaitent nous prévenir que des machines pourraient demain renverser l’humanité. Le film est annoncé en France pour le 3 juin 2015.

Machines du monde connecté, avez-vous une âme ?

Aussi déceptif que cela puisse nous paraître, la clef de notre futur proche n’est pas à chercher dans des beautés androïdes comme Ava de Ex Machina ou Rachel de Blade Runner, mais dans la capacité immédiatement opérationnelle des objets les plus insignifiants à interagir avec nous. Hier simples outils pas plus remarquables qu’une fourchette ou un couche culotte, les machines se mettent à dialoguer avec nous, même de façon primaire. Et c’est ça qui change tout.

Retour de l’animisme ? Ces objets n’ont pas la sensibilité de l’animal, ce compagnon de toujours que l’on sait capable d’émotion, d’empathie voire d’amitié depuis les travaux de Dominique Lestel (Les amis de mes amis, Seuil, 2007) et Franz de Waal (Le singe en nous, Pluriel, 2006, ou L’âge de l’empathie Babel, 2011). Mais leur autonomie grandissante, leur intelligence – du moins de calcul – dopée  par leur accès au nouveau monde des données et augmentée d’un sens relationnel qui semble de plus en plus «naturel», en font pour nous des interlocuteurs.

Au point qu’Adam Greenfield, l’un des plus grands designers de l’internet des objets, affirme que l’enjeu sera demain d’apprendre la politesse à ces machines avec lesquelles nous conversons désormais à l’ère Post PC. Qu’elles nous demandent la permission avant d’enregistrer nos faits et gestes, qu’elles nous signalent qui est leur maître et possesseur, et puis qu’elles soient aimables et prévenantes…

Quand les robots singent de mieux en mieux le vivant

Les robots mimant vaille que vaille le vivant semblent aujourd’hui bien décevants pour qui aimerait les confondre avec un chien baveux, un chat revêche, une belle jeune fille ou un mâle dominant de l’espèce humaine. Ils n’en restent pas moins les parfaits symboles de ce mouvement de vaste ampleur vers une proximité toujours plus forte des machines vis-à-vis du vivant.

Du côté des animaux artificiels, forts convaincants dans leur rôle de soutien affectif, il y a Paro, le bébé phoque thérapeutique aux airs de peluche vivante, gardien des mémés nippones qui leur rappelle à l’occasion de ne pas oublier d’ingurgiter leurs pilules à l’heure. Par leur physique attrayant, gentiment animal à la façon de feu le robot canin Aïbo, ou avec des traits humains (mais pas trop) comme Pepper avec sa tablette tactile sur le torse et sa bouille de jeune fille adolescente sans le poil, les robots d’aujourd’hui incarnent le devenir vital et empathique de nos automates de service, comme de santé ou de loisir – que ceux-ci possèdent ou non une enveloppe corporelle.

Une vidéo dévoilant les exploits de «Paro le robot thérapeutique» auprès de mémés nippones, il est vrai de plus en plus nombreuses.

Les robots concrétisent l’imaginaire démiurgique de la machine

En cette figure du robot intelligent et empathique qui pointe ses poils blancs ou son crâne chauve, symbole à peine idéalisé de l’ère du tout connecté, convergent les trois machines qui hantent notre imaginaire.

La première et la plus simple est la machine industrielle, conçue pour nous servir. Elle est fidèle par cette fonction, socle indéboulonnable, à l’origine du mot robot, néologisme tiré du tchèque robota qui signifie « corvée » ou « travail forcé », utilisé pour la première fois par Karel Capek pour sa pièce de théâtre R.U.R.  en 1920. Utilitaire dans son essence, ce terme de robot désignait pourtant dans ce drame des machines plus proches des répliquants Nexus-6 du film mythique Blade Runner de Ridley Scott, d’après un roman de l’auteur de science-fiction Philip K. Dick, que du sympathique Pepper des boutiques de l’opérateur Softbank. Sauf que même lorsqu’elle est aux petits soins avec nous, compagne de notre douceur de vivre en bonne santé, la machine industrielle robotique n’en reste pas moins notre esclave. Comme le grille-pain et, semble-t-il, l’ordinateur.

La deuxième machine, qu’incarnaient à l’échelle de la société de l’ère industrielle les mécaniques du travail à la chaîne des Temps modernes de Chaplin et qu’incarne désormais l’automate perfectionné, est la machine sociale. Car le robot, qu’on le veuille ou non, «personnifie» la quête effrénée et néanmoins souriante de la productivité et du bien-être sous contrôle, de la sécurité et du confort pour mieux nous cocooner dans nos écosystèmes numériques. Bref, l’archétype de cette machine-là serait le swibble de l’incontournable Philip K. Dick, qu’il définit ainsi dans sa nouvelle Visite d’entretien (1954) :

Peu importe l’idéologie dominante ; peu importe que ce soit le communisme, la libre entreprise, le socialisme, le fascisme ou l’esclavage. Ce qui est important, c’est que chacun de nous soit en parfait accord avec elle ; d’une loyauté absolue, tous. (…) Grâce au swibble, on a pu transformer ce problème sociologique fondamental qui est la loyauté en simple problème soluble par la technologie – une simple question d’entretien et de réparation.

Le swibble de Dick est donc autant le soldat et la métaphore d’une machine sociale qu’une machine industrielle parfaitement utile…

Enfin et surtout, le robot pour la première fois de façon tangible la plus fantasmatique des trois entités de notre imaginaire : la machine démiurgique, parfois sobrement nommée machine technologique. Sous ce prisme, le robot est notre création, notre créature plus encore que notre prothèse «naturelle». Il nous permet, à nous ses créateurs orgueilleux, de nous positionner à son égard tel Dieu vis-à-vis de nous autres, pauvres mortels.

Une vidéo qui décrit la dernière grande peur à la mode chez de grands scientifiques comme Stephen Hawking : et si les robots et plus largement les créatures de l’Intelligence artificielle représentaient la plus grande menace à venir pour l’espèce humaine ?

 

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