Le robot est une personne comme les autres

Changer notre regard pour ne pas subir l’automatisation

3. Le robot est un élève qui apprend vite

Mercredi 24 décembre 2014. Je suis dans l’atelier ouvert au public d’Aldebaran Robotics, à Issy-les-Moulineaux. Nao, de la taille d’un lutin rappelons-le, ainsi que sa sœur d’un mètre vingt, Pepper, puisque chacun la traite ici comme une jeune fille, sont le prince et la princesse du lieu. Impossible, dès le premier échange avec Pepper, de la prendre pour une personne. Parmi les visiteurs, beaucoup de jeunes ou très jeunes qui rêvent de tels bijoux mécaniques pour Noël. Certains, guidés ou non par un animateur, apprennent à programmer Nao depuis un ordinateur. Un jeu d’enfant, du moins pour lui inculquer les premiers rudiments de parole ou de danse…

Nao et Pepper tels qu’il est possible d’aller les rencontrer dans l’atelier d’Alderbaran Robotics à Issy-les-Moulineaux, dans la proche banlieue parisienne.

Nao et Pepper : juste des jouets sophistiqués sans autonomie ?

Nao et Pepper ne sont ici que des jouets. Manque néanmoins à l’appel Roméo, quatre fois plus puissant – intellectuellement s’entend – que Pepper, promis à moult recherches et expérimentations, en particulier dans le secteur de la santé. Je discute avec l’un des ingénieurs ayant conçu Pepper et Roméo, Alexandre Mazel. Entre les lignes, ses mots me confirment mon sentiment : dans cet atelier sur territoire français plutôt que nippon, donc plus judéo-chrétien que shintoïsme, tout est conçu pour rassurer le visiteur ou futur client. Les aimables mécaniques sont à la main des êtres humains. Nao, Pepper et Roméo seront ce que vous en ferez, vous. Pas ce qu’ils feront demain d’eux-mêmes tout seuls, sans vous donc, telle la Fille née sans mère de Francis Picabia et toutes les œuvres mécanomorphes du genre Dada qu’il a imaginées il y a un siècle.

Qu’on se le dise : les concepteurs et développeurs de la société Aldebaran ne sont pas des apprentis-sorciers. Et ce d’autant que la programmation d’un robot vraiment autonome – à défaut de vouloir qu’il le soit – n’est pas une mince affaire, plus d’ailleurs pour ses déplacements dans des régions inconnues que pour battre des champions aux échecs.

La clé des robots que conçoit pour l’armée des Etats-Unis l’entreprise Boston Dynamics, rachetée par Google à la fin 2013, est moins l’intelligence que l’autonomie. Et les résultats sont assez impressionnants. Extraits d’un documentaire de Discovery Channel.

Des robots «émotifs» qui apprennent par eux-mêmes

Pepper et Roméo, robots pourtant plus proches du grand public que les bestioles assez incroyables qui peuplent certains laboratoires, se veulent «émotifs» et apprennent par eux-mêmes. Comment ? Via leurs interactions avec les êtres humains, par mimétisme et lecture des réactions à leurs remarques et facéties, mais aussi en partageant ces enseignements avec leurs frères et sœurs robots dans les serveurs informatiques du cloud computing. C’est comme s’ils mettaient en commun leurs rêves, une fois débranchés la nuit, pour mieux grandir et évoluer ensemble. Ces machines, voyez-vous, carburent aux données qu’elles récoltent et qu’elles analysent… avec l’aide de leurs développeurs.

L’ingénieur d’Aldebaran reste prudent. Gare au syndrome Terminator. Il ne dit pas de ses robots qu’ils sont «autonomes». Mais il n’affirme pas non plus qu’ils ne pourraient pas l’être, autonomes, au prix de trésors de programmation. Car Alexandre Mazel et ses pairs, de Tokyo à Boston en passant par Issy, donnent corps aux désirs des chercheurs pionniers de la robotique, de l’Intelligence artificielle et de cette discipline qu’on appelle vie artificielle depuis au moins une soixantaine d’années. En l’écoutant, j’ai pensé à ma rencontre avec Paul Bourgine il y a maintenant presque un quart de siècle, et je me suis dit qu’il réalisait très concrètement sa vision. Ce chercheur au Cemagref (Centre national du machinisme agricole, du génie rural, des eaux et forêts) tentait à l’époque de concevoir des robots sarcleurs de légumes fonctionnant au «principe de plaisir».

«L’idée, me disait Paul Bourgine dans un dialogue qui me semblait à l’époque assez improbable, c’est de mettre dans le robot un principe de plaisir intégrateur, une fonction sophistiquée qui mènerait la danse, en lien direct avec le système sensori-moteur de la machine. En se promenant dans son environnement, le robot s’imprègne de formes et de relations avec le monde qu’il conserve en mémoire quand elles satisfont son principe hédonique. Ce principe lui donne une motivation, un vrai système d’auto-récompense, qui lui permet d’apprendre et d’être viable à long terme.
- Le robot se dira : là, j’ai du plaisir, donc je continue ?
- A peu près. L’agriculteur n’aura
a priori qu’à changer la fonction de plaisir quand il le désirera.
- Passer par exemple de la salade à la carotte ?
- Certains auront les deux en même temps, et pourront commuter. L’étape suivante, ce serait de mettre les robots en congrès, la nuit par exemple, pour une partage d’expérience, et qu’ils se mettent à symboliser ce qu’ils auront appris. »

Pepper et Roméo, cher Paul, fonctionnent d’ores et déjà ainsi, ou pas loin. Et je ne parle même pas de leurs congénères plus élaborés encore en expérimentation.

Demain des robots dotés d’une curiosité artificielle ?

Pendant la conversation avec l’ingénieur d’Aldebaran me sont également revenus en mémoire les mots de Frédéric Kaplan, brillant chercheur qui, en 2004, phosphorait sur l’avenir du chien Aïbo, un an avant qu’il ne soit malheureusement abandonné par Sony fin 2005, faute d’une rentabilité suffisante. Lui aussi travaillait, avec Pierre-Yves Oudeyer, sur des robots suscitant et exprimant l’empathie, à l’instar de la chouette, du cheval ou de l’ovin électroniques de Philip K. Dick dans son roman de 1969 Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?.

Il y a dix ans, donc, Kaplan et Oudeyer étudiaient la «curiosité artificielle» : « une force qui pousserait le robot à s’intéresser à certains aspects de son environnement plutôt qu’à d’autres. Nous tentons de doter ces robots d’une sorte de plaisir d’apprendre. » Mais qui dit curiosité, dit capacité à se tromper. A se cogner au mur. Au plaisir des robots sarcleurs de légumes doit donc s’ajouter une «douleur artificielle».

De la même façon, l’attachement de la machine de compagnie suppose, pour prendre toute sa valeur, une «possibilité de désobéir ». Ces réflexions et pistes pour le futur n’ont pas pris une ride. Mieux : tout semble indiquer qu’elles commencent à se concrétiser, même s’il n’est guère politiquement correct de l’admettre de par chez nous…

 

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