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Demain le « e-roman » ?

Le livre papier ne va peut-être pas disparaître de sitôt au profit de son héritier numérique... Une opinion d'Ariel Kyrou

Le livre est un objet à part, a-t-on coutume de dire dans certains milieux lettrés, et pas seulement sur le plateau de «Répliques», l'émission d'Alain Finkielkraut sur France Culture. Il est d'abord singulier par sa matière, ce papier qui gratte ou non, son odeur si caractéristique au sortir de l'imprimerie. Il l'est aussi, singulier, par la logique qu'il induit pour tout ce qui tient du récit : une logique séquentielle, linéaire. Une histoire ne se lit pas par sauts de puces, en ouvrant chaque jour une page différente au hasard, mais selon les chemins d'un auteur, nous menant en quelque sorte par le bout de son nez, ligne après ligne.

Cet attachement au papier à son mode de lecture est-il un obstacle à la naissance demain de véritables «e-romans» ? Ou à cette perspective d'un passage du livre papier au livre numérique d'ici cinq, dix, vingt ou cinquante ans ?

Pierre Lévy a raison d'affirmer que le support papier du livre n'est pas éternel, et que l'on peut concevoir sans problème des bouquins sur format numérique. Par exemple, à terme, sous l'aspect d'une feuille tactile de format poche, connectée à Internet... Sauf que le livre ne pourra être accepté sous une incarnation technologique que par la génération née avec les jeux vidéo et Internet. Mieux : la chose prendra du temps, et personne ne peut augurer de ce futur. Après tout, dans les années 1980, qui aurait parié sur le disque vinyle ? Tous pensaient qu'ils allaient être totalement noyés sous la vague du CD. Non seulement il n'a pas disparu, mais bien des jeunes, et pas seulement des DJ, en vénèrent désormais l'usage. Or un disque vinyle reste un objet bien plus proche d'un disque CD qu'un livre papier l'est d'un e-book.

Il est rare qu'un média en remplace intégralement un autre. Le conseil d'un libraire, de visu au milieu des rayonnages de livre, et le contact d'une matière comme le papier ont quelque chose d'unique. Alors, bien sûr, à l'ère du «Web 2.0», il existe des libraires en ligne bien plus fournis que leurs ancêtres physiques, jouant qui plus est sur le conseil des internautes. Mais ces échanges se jouent sans le corps, ni du livre papier ni bien sûr du libraire de chair et d'os.

Autre bémol à un avenir intégralement numérique : si le e-book semble parfaitement adapté à un travail sur des textes d'idées, ou au rythme d'un journal quotidien, est-il le support idéal pour le roman ? Mon fils de douze ans, enfant du jeu vidéo et des mangas sur Internet, n'aime rien tant que lire (sur papier) des séries de romans d'héroïc fantasy comme «Krondor» de Raymond E. Feist ou «L'assassin royal» de Robin hobb. Ce qui ne l'empêche nullement de découvrir le même type d'univers depuis une console ou un ordinateur... Bref, pour lui, l'un complète l'autre, et pas seulement parce qu'il peut prendre le livre dans sa poche.

Du e-book et de ses héritiers à venir naîtront, j'en suis certain, des œuvres nouvelles, pensées sur le mode del'hypertexte et de l'interactivité. Les livres électroniques seront même sans doute un jour bien plus communs que nos vieux livres de papier. Mais leurs différences sont telles, en terme d'objet, qu'il pourraient très bien exister demain l'un et l'autre, sans que l'un ne remplace jamais totalement l'autre.