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De nouveaux lieux dans la ville
auteur:
Fabien Eychenne
En 1989 dans un ouvrage intitulé The Great Good Place 1, le sociologue Américain Ray Oldenburg s’intéressait à la naissance de nouveaux lieux urbains, intermédiaires entre le domicile et le travail et adaptés à un style de vie urbain individualisé et mobile : les « tiers lieux » (third places). Ces lieux ne sont pas des « espaces publics » au sens classique, tels que les parcs, places ou gares. Ce sont au contraire, le plus souvent, des espaces privés qui deviennent en quelque sorte publics « par destination », en favorisant l’éclosion de liens et les coordinations : des cafés, des lieux associatifs, des salons de coiffure, des superettes, etc.
Pour Oldenburg, ces « troisièmes lieux » sont une des clés pour entretenir la sociabilité urbaine. Le tiers lieu est un lieu neutre dans lequel les relations hiérarchiques de travail sont abolies et les réseaux se relient les uns aux autres. Les amis occasionnels, les habitants d’un quartier, les professionnels d'un secteur, les membres d'un réseau, etc., s’y retrouvent et en font le noyau de leur communauté. Parmi les utilisateurs réguliers, la conversation est le centre des activités et l'humeur est détendue. Les rencontres informelles et familières dans ces lieux n'ont pas à être planifiées entre les individus, les personnes s'y croisent et s'y retrouvent.
Outre leur rôle de point focal pour des communautés constituées, ces lieux produisent aussi une forme de familiarité « faible » avec ceux que les Anglo-saxons appellent les « familiar strangers » (les étrangers familiers), ces personnes que nous croisons régulièrement dans la ville, que nous ne connaissons pas, avec qui ne nous parlerons peut-être jamais, mais qui contribuent au sentiment de familiarité et de sécurité que nous éprouvons quand nous les croisons quelque part.
Les « néo-bedouins » d’Amérique, ces travailleurs indépendants, activistes, entrepreneurs de San Fransisco, de New York ou de Montréal, généralement actifs dans les services numériques, sont les premiers à avoir consciemment mis en œuvre les idées de Ray Oldenburg. Vivant d’une manière mobile, découragés par les embouteillages, ils ont cherché des lieux accueillants (et connectés) pour se poser, travailler, organiser leurs réunions. La chaine de cafés Starbucks a, la première, repéré et exploité ce besoin en faisant de ses cafés des espaces confortables pour passer, discuter, se réunir ou au contraire, lire ou travailler un moment au calme. Dans la continuité de cette démarche, StarBucks a été l'une des premières chaines à offrir à ses clients un accès internet sans fil.
Points focaux de nombreux réseaux personnels ou professionnels, les tiers lieux deviennent aussi des espaces de rencontre où se tissent des liens inattendus, où se dessinent de possibles partenariats. Ces lieux se connaissent entre eux, ils se connectent pour relier leurs communautés respectives. Petit à petit, la fonction de ces lieux se formalise, se professionnalise, voire se segmente : il y a les espaces communautaires souvent délibérément bruts et anarchiques (les squats et « friches en sont les symboles) ; les cafés, bars et lounges connectés, accueillants et soumis à la mode, les co-working spaces plutôt destinés aux travailleurs nomades et aux entrepreneurs en devenir qui cherchent un coin de bureau pour quelques temps, dans un lieu propice aux échanges…
Les réseaux sociaux, fixes et mobiles, contribuent au succès de ces lieux en y favorisant les rencontres. Il est d’ailleurs intéressant de constater que c’est dans les communautés d'utilisateurs intensifs, voire de professionnels et d'activistes du « virtuel », que ce besoin de lieux physiques s’est matérialisé en premier, et qu’il se concrétise à l’aide d’outils numériques et mobiles.
1 - The Great Good Place: Cafes, Coffee Shops, Community Centers, Beauty Parlors, General Stores, Bars, Hangouts and How They Get You Through the Day, Paragon House, 1989


