français
fiches pratiques glossaire dernières actus

@rtek n°12 : Terre natale

Les riches paradoxes d'une exposition contre la tyrannie du temps réel. Par Ariel Kyrou et Yvon Le Mignan.

Exercices de lucidité

La visite des quatre espaces proposés à la Fondation Cartier, les deux premiers par Raymond Depardon, les deux autres par Paul Virilio, apparaissent au final comme de drôles d'exercices de lucidité, se complétant non sans parfois s'opposer.

Il en va d'ailleurs ainsi des textes du catalogue, signés notamment de l'ethnologue Marc Augé et du philosophe Peter Sloterdijk, le premier sur les humains, réfugiés ou en transit, clandestins perpétuels en marge de la mondialisation, l'autre sur les raisons et les implications de notre aspiration à la vie sur d'autres planètes...

Si l'on devait choisir un mot pour définir ce challenge qu'est l'exposition Terre natale, ce mot serait confrontation, dans son acception première de mettre en contact (front à front) des personnes, des idées ou des techniques. Mais aussi au sens de confrontation guerrière, de heurt, de déflagration. On pourrait dire de Terre natale qu'il s'agit d'une machine de guerre, poreuse, mutante, hybride... machine de guerre mentale pour une époque non moins mutante, poreuse, nomade, décentrée. Il n'y a pas de lucidité sans confrontation. C'est un pari. C'est un défi. Celui du dialogue, de l'échange, de l'altérité.

Sous ce regard de la lucidité, il est intéressant de s'arrêter un instant sur « Le tour du monde en 14 jours » de Raymond Depardon, que celui-ci qualifie de « voyage pour rien », un tour du monde en quatorze jours et sept escales avec un seul visa, transitant par Washington, Los Angeles, Honolulu, Tokyo, Hô Chi Minh-Ville, Singapour, le Cap et le désert de Kalahari, à la frontière de la Namibie...

Le réalisateur y semble un touriste de l'image, un « passager du regard » capturant souvent la silhouette de femmes, belles passantes pressées, graciles arpenteuses des grandes mégalopoles, qui, entre deux écrans, d'un écran l'autre (le dispositif comprend deux écrans siamois, comme réunis par la taille), entre Honolulu, Tokyo, ou Washington semblent toutes se ressembler.

Il semble expérimenter par là ce « rétrécissement du monde » que dénonce Paul Virilio, mais il y ajoute une étrange couche de banalité, que l'on pourrait presque qualifier de banalité subversive. Comme si ce « voyage pour rien » était une sorte de leçon ou de lecture taoïste du monde, comme si la géométrie du « rien » pouvait transcender l'amertume et la complexité du monde contemporain. Cette banalité perçue, capturée, interceptée, peut décevoir... elle donne parfois le sentiment d'une certaine délectation. Délectation pure de l'image pour l'image, délectation des corps traversiers, délectation de l'aiguille sans ombre du corps féminin...

Quoique. On peut se demander si cette jouissance-là, éphémère, muette, amoureuse en un mot, qu'on imagine douteuse aux yeux de son compère critique, n'est pas le comble de la lucidité...

Après tout, semble dire Depardon, nous sommes ce que nous sommes, absents, présents, passants, nous passons, nous marchons sur les passages cloutés du temps présent, dans les plis et replis de l'indifférence du temps qui passe, fragiles, furtifs, semblables, humains... et désirables. Le désir contre le temps, tel pourrait être finalement le titre secret de ce tour du monde à la Depardon, titre caché, enfoui, tabou. Le désir, autrement dit la terre natale. Malgré tout.

Terre Natale Honolulu Raymond Depardon
Honolulu, Jour 5

Terre Natale Argentine Raymond Depardon
Argentine, 2005

© Raymond Depardon
Exposition "Terre Natale – Ailleurs commence ici"