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Pour ou contre les puces RFID ?

Une interview de Michel Alberganti et Pierre Georget sur les enjeux des puces RFID. Par Yvon Le Mignan.

9 - De l'invisible, de la vie privée et de l'anonymat

Croyez-vous qu'il sera possible, dans le futur, d'échapper à ce monde RFID ? Quelqu'un pourra-t-il dire : Moi, je ne veux pas avoir affaire à l'Internet des objets, je ne veux pas d'identifiant ?... Ou bien cette personne sera-t-elle nécessairement marginalisée ?...

Pierre Georget - Dans une certaine mesure, je pense qu'on est déjà dans cette situation. Quelqu'un qui ne veut pas avoir d'identifiant de Sécurité Sociale aujourd'hui, il se trouve effectivement marginalisé, mais il peut encore faire ce choix. Idem pour quelqu'un qui ne veut pas avoir de numéro de compte en banque. Mais c'est vrai que c'est assez incompatible avec la vie en société. Un être humain vit en société. Il peut toujours faire le choix de vivre en ermite, mais... C'est là où nous sommes tout à fait d'accord, Michel et moi, car tout ceci pose au final des questions politiques.
On est en train de créer avec l'Internet des objets, et c'était déjà évidemment le cas avec Internet, ce qu'on pourrait appeler une infrastructure critique. La question de la gouvernance de cette infrastructure critique est le point clé. On ne peut pas rejeter la technologie pour la technologie mais, en revanche, il faut mettre en place des structures pour gouverner correctement cette infrastructure et l'usage qu'en font les acteurs. Aussi, on réfléchit au rôle de la CNIL, la Commission nationale de l'informatique et des libertés en France, mais aussi à une gouvernance de l'Internet des objets qui impliquerait le plus possible d'acteurs qui jouent un rôle dans ce domaine. Tout le débat qui existe sur l'Internet des hommes est en train d'être reporté aujourd'hui sur l'Internet des objets. Un pays ne peut pas gouverner l'Internet seul. L'Internet des objets est très clairement dans le même cas de figure. L'une des actions que l'on a mené avec Orange Business Service, qui a été de créer une tête de pont de l'Internet des objets pour la France et pour l'Europe, vise justement à établir l'indépendance de la France et des pays européens face à un Internet des objets qui se développerait sur le même modèle que l'Internet des hommes. Tous ces problèmes de technologie finissent toujours à la politique, c'est-à-dire à la question de savoir comment on en régule l'usage.

C'est un problème à la fois de gouvernance politique, donc de régulation, et d'indépendance, ou de relative indépendance stratégique à négocier... En clair, faire en sorte que l'Europe soit un acteur majeur dans cette équation technologique, politique et économique...

Michel Alberganti - Oui, c'est tout à fait un problème politique. Nous sommes là-dessus d'accord. Pour autant, je ne partage pas la vision «optimiste» de Pierre Georget, qui consiste à dire qu'on va pouvoir finalement maîtriser la chose pour que tout le monde soit heureux !... Il faut bien voir que nous sommes dans un contexte politique de pleine expansion du sécuritaire. Or, demain, avec l'Internet des objets, tout cet équilibre entre les consommateurs, les industriels et les acteurs politiques de cette nouvelle infrastructure informatique va reposer sur un équilibre des forces très incertain. Il est clair que le consommateur moyen n'aura pas le même pouvoir d'action que l'industrie sur les règles du jeu qui vont être instituées. Tout dépendra donc de la prise de conscience, notamment par les partis politiques - qui actuellement est proche de zéro -, ou encore de l'intervention des associations de consommateurs ou des défenseurs de citoyens, comme les organisations de droits de l'homme, etc... Tout dépendra donc de la motivation de tous ces acteurs par rapport à celle, assez prévisible, des acteurs économiques qui vont essayer de mettre en place ce système.
Quant à la question : va-t-on pouvoir échapper à l'identification ?... je pense que cette pression dont je parle peut conduire à développer des instruments qui vont permettre de s'affranchir de ce contrôle, qui vont permettre de brouiller les puces et la communication entre les puces RFID et les lecteurs, qui vont permettre de contrôler leur contenu d'une façon ou d'une autre, lesquels seront autant d'instruments nécessaires dans le contexte de cette matrice pour préserver certains îlots d'anonymat, de vie privée... Car ce sont ces notions qui sont en question dans cette nouvelle équation. Et si on ne fait pas cet effort d'équilibrage, ces notions vont disparaître. On ne fera plus un geste, que ce soit à l'intérieur de la maison ou à l'extérieur, dans l'entreprise ou dans les magasins, voire dans la rue, sans qu'un système d'information ne soit au courant, ne détecte votre présence, votre réalité. Alors, on peut trouver cela tout à fait nécessaire à l'intégration sociale, au fait de se sentir totalement intégré à cette société, mais on peut aussi trouver cela totalement insupportable !... La question est de savoir si nous aurons encore le choix.

Il y a une autre dimension aussi, c'est la question de la conscience... Parce que ce monde de puces sera totalement invisible. On sera environné de ces puces. Par conséquent, on pourra peut-être agir, comme vous l'exprimez-là, en disant : Je choisis de... mais parallèlement, on pourra « être agi » sans même qu'on s'en rende compte, sans qu'on n'en sache strictement rien...

Michel Alberganti - C'est pour cette raison que le rapport de pouvoir va être délicat à établir et qu'il est d'autant plus nécessaire qu'une information soit faite auprès du grand public afin que celui-ci ne soit pas un simple jouet entre les mains de quelques-uns. C'est-à-dire uniquement dans les mains du pouvoir économique. Cette prise de conscience est nécessaire chez nous, mais aussi dans d'autres pays, car ce système a une vocation mondiale. Et il est évident que le pouvoir politique, dans certaines régions du monde, pourra trouver grand intérêt à utiliser ces systèmes d'information. Tout sera dans le rapport de force qui sera forcément différent selon les pays. En outre, on peut espérer que dans les pays les plus démocratiques, dont la France fait partie, nous puissions parvenir à un équilibre qui serve également de modèle à d'autres pays. Et les discussions qui sont en cours à Bruxelles témoignent de cet enjeu crucial. On y discute notamment de ce point névralgique du passage aux caisses, du point critique de «libération» des puces, autrement dit : ou bien elles franchissent cette frontière indemnes, et elles peuvent continuer à fonctionner, et là il faudra clairement énoncer ce qu'elles peuvent continuer à faire, ou bien on les élimine à ce moment-là... Il n'est pas étonnant que cette question du «silence des puces» fasse l'objet de tant de débats à Bruxelles, c'est une question qui touche, bien évidemment, et très profondément, au droit d'accès et de contrôle de l'information...

Le point de «libération» des puces ou le droit de vie et de mort des puces RFID... le chant des puces éternel ou le silence imposé...

Michel Alberganti - Voilà. En espérant que ce ne soit pas un chant trop funèbre pour nos libertés.