Parce que cette exposition que j'ai conçue avec Raymond Depardon illustre le paradoxe de l'enracinement et du déracinement. Lui est paysan, et moi fils de travailleur immigré, urbain, et même urbaniste. Cette exposition expose donc d'une certaine façon l'opposition de la ville et de la campagne. Je suis urbain, et, par rapport à lui, je ne voyage pratiquement pas, lui est paysan et il voyage sans arrêt. Au-delà des films et des installations qui transmettent un message sur l'état de notre planète, c'est sur ce paradoxe que c'est construit le concept de «Terre Natale».
Mais pour vous, plus particulièrement, qu'est-ce que la «terre natale» ? Et en quoi est-elle menacée ?
La Terre est natale parce qu'elle est la terre du vivant. Jusqu'à présent, malgré les recherches autour des exoplanètes, on n'a pas trouvé le vivant ailleurs. Au point que les exo-biologistes commencent à parler d'une vie «extrêmophile», c'est-à-dire d'une vie en milieu inhabitable, pour des êtres, ou plutôt des vies voire des exo-vies qui seraient donc extrêmistes. Or il y a une phrase de l'astrophysicien Stephen Hawking que je trouve monstrueuse : "Dès lors que nous nous disséminerons sur d'autres planètes, notre avenir sera assuré". Il affirme que notre que notre avenir est exoplanétaire. De ce fait, il discrédite la Terre. Il applaudit sa pollution, sa contraction, sa destruction, et il fait de nous tous des exilés avant l'heure. La Terre, dès lors n'est plus une terre natale, mais une terre fatale. Depuis très longtemps, à l'exact opposé de ce type de discours, je me revendique comme "terrien", et j'explique que nous devrions remplacer le terme "humain" par "terrien". Cela se justifie d'autant mieux quand on réalise que le terme "humain" vient de "humus", autrement dit de la terre. Je pense qu'au moment où nous perdons notre rapport à la terre, où l'on réduit le monde à rien par la vitesse, par le progrès, par l'accélération, il serait temps de nous reconnaître comme terriens.
Se dire "terrien", cela signifie quoi de plus que de se dire "humain" ?
Cela signifie que nous habitons, d'abord, le premier corps, le corps géographique, le corps de la planète, le corps territorial, qui est notre support, et ensuite le corps social, l'autre, la famille, le groupe, et puis enfin le corps animal, animal au sens animé de l'homme. Alors oui, la terre natale est fondamentale, c'est le cas de le dire. D'ailleurs, la crise financière qui vient d'éclater, c'est la crise du foncier. Car elle est née des subprimes, donc de prêts au logement, c'est-à-dire de l'ici bas. Je rappelle qu'on dit d'un événement, mais aussi d'un miracle, qu'il a eu lieu. Il est donc natal. Il est né dans un endroit. Avoir lieu, c'est quelque chose que les technologies éliminent au profit du non lieu. C'est-à-dire du virtuel, de l'instantanéité, de l'immédiateté, de l'ubiquité, qui sont l'apanage du divin - ce qui est curieux pour une société qui se dit laïque et qui récuse une bonne part de l'histoire, judéo-chrétienne, de son rapport au divin. La terre natale, je vais en donner un exemple extraordinaire. J'ai un ami pompier, à la retraite, il me dit : tu sais, dans ma vie, j'ai fait cinq accouchements. Le premier, c'était le plus dur, c'était une petite vietnamienne, et c'était dans le train entre Chartes et Le Mans. Il contrinue: on a arrêté le train. Je lui réponds : oui, le train de l'époque, ce n'était pas le TGV. Et il continue : non !, on a arrêté le train pour que l'enfant ait un lieu de naissance. Ça se faisait effectivement à l'époque : autrement dit, l'être qui surgit, surgit ici et pas là-bas. D'où l'identité territoriale. D'où l'inscription dans un ici et pas dans un ailleurs. Voilà pourquoi il est important de se revendiquer terrien : pour ne pas perdre la relation avec notre ici.
D'où le sous-titre de l'exposition, «Ailleurs commence ici», qui est une manière de dire que l'ici est en train de disparaître...
Exactement. Ce sous-titre traduit la crise de la localisation, mais c'est en même temps autre chose : si je dis « Ici commence ailleurs », c'est la colonisation, c'est l'empire. Ici commence ailleurs, au sud de la Méditerranée, en Afrique... Quand on dit «Ailleurs commence ici», c'est le contraire. C'est que, quelque part, il y a une perte du lieu, une perte de la localisation qui va avec l'externalisation des entreprises, la délocalisation des emplois, avec tout ce qui fait notre modernité...
... Et avec Google Earth qui en est en quelque sorte un symbole...
Oui, car le propre de Google Earth, c'est ce que l'appelle une «mégaloscopie», c'est-à-dire une vision du monde qui est aujourd'hui l'équivalent de la mégalomanie d'hier. Voir le monde entier, c'est quelque chose de fou, non pas au sens pathologique, mais au sens perceptif. Voir le tout, d'une certaine façon, cela ne participe que de la métaphysique. Du divin. Voire le tout, ce n'est pas athée...
Mais c'est là un divin qui a tué le mystère de l'ailleurs...
Tout à fait...
Il est donc d'une nature totalement différente, car nettoyé de tout mystère...
Moi je crois que cet élargissement du champ perceptif va de pair avec l'instantanéité. Si on a une vision de la totalité de l'espace réel du monde, de la Terre natale, c'est parce qu'on a mis en œuvre la vitesse de la lumière. Autrement dit, le temps réel domine l'espace réel. Le temps réel de la prise de vue, de la prise d'information, de la retransmission domine l'espace réel des événements, des hommes, de l'histoire.
Sous ce regard, qu'est-ce qu'Internet et le «cyberespace» ?
D'une certaine façon, le cyberespace est une colonie virtuelle. A défaut d'avoir encore un empire colonial, on s'est créé un empire colonial de substitution, artificiel et totalement lié aux affects, où l'on est, sinon le maître, du moins le dominant.
L'exposition est donc une métaphore de cette idée de «perte» de la terre natale, au travers de deux regards différents et complémentaires...
Deux regards : un regard ethnologique, et anthropologique, celui de Raymond, et en même temps un regard, je dirais, schizo, qui est le mien, d'où le titre de mon texte, «Stop Eject», que l'on pourrait lire ainsi pour dévoiler le danger qui nous guette : «Terre natale : stop eject !».