Il y a une notion qui court dans le catalogue comme dans votre dernier livre - voire dans la plupart des anciens : celle de «trajet»...
1977-2007, cela fait plus de trente ans que je travaille sur la vitesse...
Ce que vous montrez, c'est que cette notion, qui a tant de mal à trouver sa place entre le sujet et l'objet, prend le pas, voire fait disparaître, et le sujet, et l'objet...
Ce que j'appelle l'être du trajet, l'itinérance, ou aujourd'hui la trajectographie, c'est un oubli extraordinaire de la philosophie. Nous faisons partie de l'espèce animale, nous sommes des êtres animés. C'est-à-dire qu'on se déplace, contrairement aux végétaux ou surtout aux minéraux. Or cette animation n'est pas explorée en tant que telle, via son trajet entre sujet et objet. Il y a une disqualification du trajet, qui pourtant émerge aujourd'hui, et au détriment du sujet, et au détriment de l'objet. Prenons le problème de l'identité : la traçabilité est en passe de l'emporter sur l'identité locale, nationale, etc. Pourquoi ? Parce que lorsque l'on est capable de contrôler le trajet d'un individu, peu importe son lieu de naissance, sa terre natale, ou peu importe tout le reste, puisqu'on le suit à la trace sans arrêt. Nous avons vécu la révolution des transports, puis celle de la transmission. La troisième, en cours, est celle des transplantations, c'est-à-dire la possibilité des puces à radiofréquence non seulement sur les objets mais implantées dans le corps des sujets. Dès lors, la question de la traçabilité l'emporte définitivement sur l'identité, nationale ou autre. La télé et la radio ont permis d'avoir la ville chez soi, à demeure. Avec la révolution des transmissions, le portable, l'ordinateur et les réseaux qui nous permettent d'être connecté en permanence, on a la ville sur soi. Demain, avec ces transplantations, on aura la ville en soi... Cela remet en cause la notion même de trajet. C'est pourquoi, à côté des notions de subjectivité et d'objectivité, je propose un néologisme : trajectivité.
Pour le coup, ce que vous racontez là, ce sont les évolutions du contrôle, qui est d'abord passé par la sédentarité, et qui passe maintenant par la traçabilité de l'individu en trajet - balisé - permanent...
Oui, parce que les hommes en trajet sont tout le temps connecté. Il y a là une perte d'autonomie, qui ne tient pas seulement à la télésurveillance. On pourrait parler de Google aussi : derrière Google, il y a l'idée d'un changement presque en temps réel du paysage. Ce qui est intéressant dans Google, ce n'est pas simplement l'étendue de la prise de vue qui s'étend au globe dans sa totalité, mais le renouvellement hebdomadaire, et demain quotidien voire selon moi en temps réel de ses images. C'est ce que l'on retrouve également dans le projet E-Corce de l'Agence spatiale française, imaginé comme un concept d'observation en temps réel (ou presque) des moindres lieux et non-lieux de la Terre. On saura toujours qui est quoi et où est qui. Il y a là une tyrannie de l'instantanéité qui annule l'histoire, c'est-à-dire le passé, le présent, le futur. Tout se joue dans l'accélération de l'instant, dans l'accélération du temps réel, et non plus dans l'accélération de l'histoire : passé, présent, futur...
Et pourtant les gens ont le sentiment que c'est une liberté...
C'est la propagande du progrès comme je le dis dans le film de Paoli. Le progrès a été une réalité. Au XXe siècle, il est devenu une propagande, à travers la bombe atomique, les grandes catastrophes, Tchernobyl, etc. Il n'y a pas eu que Auschwitz, mais Hiroshima, Nagasaki et Tchernobyl...