Cette perte de latéralité, ce communisme des affects, cette addiction aux écrans, c'est cela, le désastre dont vous parlez dans vos livres, et que vous souhaitez que l'on étudie et que l'on enseigne ?
On est là devant des choses que la psychanalyse, la psychiatrie n'ont pas traité. Derrière l'addiction optique, la pulsion scopique, la pulsion mégaloscopique, on peut le dire avec Google, c'est l'être animé qui se modifie. Le sédentaire qui est partout chez lui, il est généralement dans des moyens de transport, l'ascenseur, le bateau... Vous savez quel est le moyen de transport le plus utilisé dans le monde ? Ce n'est pas la voiture, c'est l'ascenseur. Et les tours ne sont que la confirmation de ça. Il y aurait un livre à écrire sur la génération de l'ascenseur. C'est l'urbaniste qui le dit.
Le désastre, pour en revenir à l'expo, c'est aussi pour vous la phrase que vous citiez de Stephen Hawking sur notre avenir exoplanétaire...
Dire que l'exotique, l'exo-chronique, puisque le temps de la Terre n'est pas le temps d'ailleurs, est la condition de survie, c'est affirmer que notre avenir, c'est l'exil, c'est l'exode. On retrouve la diaspora du peuple juif, des choses qui ont été des tragédies. Je n'ai rien contre la conquête de l'espace. Je n'ai rien contre l'idée d'aller sur la lune. Ou ailleurs, plus loin. Mais je ne veux pas que notre terre devienne une terre fatale, une terre de mort... Cette phrase, c'est une pollution de la terre comme crédit. Il y a là quelque chose d'inadmissible, de fou, c'est ce que je disais lorsque j'ai fait ici l'exposition «Ce qui arrive» il y a quatre ou cinq ans à la Fondation Cartier : naissance de la philofolie. C'est de la philofolie. Il y a quelque chose là, qui vient aussi du fait que nous sommes des sédentaires, c'est-à-dire que nous n'avons pas d'intelligence du mouvement, du mouvement d'itinérance, contrairement aux nomades qui, eux, avaient tout naturellement une philosophie du trajet ! Là, à mon avis, nous vivons l'effet négatif de notre sédentarisme qui dure depuis des millénaires. Nous ne sommes pas capable d'interpeller le mouvement qui ne serait pas la fuite en avant. Le progrès, c'est la fuite en avant.
On en vient à ce terme, l'Université du désastre...
D'abord, c'est éminemment positif l'université du désastre, ce n'est pas une vision négative. L'an mille, c'est la grande peur. Puis, en 1088 à Bologne, naît la première université du monde occidental, judéo-chrétienne, gréco-latine et arabe, parce que l'université est née d'une culture méditerranéenne. Elle s'oppose à la barbarie, à l'horreur, au cannibalisme... Je ne veux pas jouer sur le mot barbarie, mais enfin, si la civilisation est née, si tout ce que l'on connaît dans l'université s'est développé, c'est parce qu'après l'an mille il y a eu une décision d'analyser ce qu'on appelait à l'époque la barbarie, ou la catastrophe. C'est ça l'université de Bologne. Or nous avons passé aujourd'hui l'an deux mille, et on a une nouvelle barbarie, c'est la catastrophe du progrès. C'est le progrès qui rend la terre inhabitable, non seulement en tant que contraction, comme les douleurs de l'enfantement, réduction de la terre à quelques instants, mais aussi pollution des substances et crise des connaissances.
Qu'entendez-vous par crise ou accident des connaissances ?
Je vais en donner une illustration : les sciences expérimentales, qui ne peuvent être des sciences exactes qu'à condition de mener des expériences que chacun pourra répliquer, s'appuient désormais sur des expériences que l'on ne pourra pas tenter, parce que le risque sera trop grand. C'est ce qui s'est passé de façon ô combien symbolique avec l'accélérateur collisionnaire du CERN, qui est en panne maintenant. Cela veut dire que la science expérimentale est arrivée à un tel niveau de puissance, d'intelligence, que s'ils expérimentent, boum ! C'est un risque, je ne dis pas que ça arrivera. Mais le risque est là. On ne fait plus seulement sauter le laboratoire. Mais on fait sauter quoi !? La planète ? C'est Oppenheimer, au site de Trinity, lorsqu'il fait exploser la bombe lors d'un premier test, qui dit : peut-être avons-nous commis un péché. Moi, je suis chrétien, mais je dis : appelons ça plutôt un accident des connaissances. Un accident de la science. C'est sa réussite qui est une catastrophe. C'est là où nous avons besoin d'une université. Et avec toutes les disciplines. Ce n'est plus un problème d'être pessimiste, bien au contraire. Il faut faire face à l'accident du progrès, justement parce qu'il s'agit d'une réussite ! Il y a d'un côté les écologistes, qui disent : on pollue la nature, oui oui oui, d'accord, mais on pollue aussi la connaissance. On arrive à une limite où la science expérimentale deviendra impossible. On sera en plein dans la magie. A propos du CERN, il y a eu trois procès, intentés par des physiciens, et qui n'ont eu droit qu'à quelques lignes dans la presse. L'un de ces physiciens était l'un des grands théoriciens des sciences du chaos. Ils ont intenté un procès au CERN, alors qu'ils sont physiciens, en disant : vous savez le risque que vous prenez, du petit trou noir ? Mais au nom de quoi vous prenez ce risque ? Qui vous autorise à expérimenter ça !? C'est le même problème que la bombe de Hiroshima, et du test de Trinity juste avant. L'expérimental dans les sciences exactes arrive à une limite, qui est la subsistance de la terre natale.
L'Université du désastre, c'est donc notre université lucide...
Absolument.
C'est un regard lucide, sans affect...
Sans affect ! Absolument...
... Qui traduit votre idée, que, quand on invente le train, on invente le déraillement... Quand on invente une technologie, on invente son positif et son négatif...
Et cette université ne doit pas uniquement se construire avec les entreprises, et dépendre du complexe militaro-industriel. Ses études doivent se mener dans une totale liberté. Vous connaissez la nouvelle recherche du complexe militaro-industriel ? L'anti-matière ! Carrément, car si demain on arrive à faire une bombe d'anti-matière, la dissuasion sera absolue. Définitive ! Chiche, que j'efface la terre ! C'est bien pire que la dissuasion nucléaire. Quelque part, les recherches qui sont faites dans les labos ont comme horizon catastrophique l'anti-matière comme bombe, non pour s'en servir mais pour inventer la dissuasion absolue. C'est fou, mais c'est quelque part une réalité. Je ne l'invente pas.
Anti-matière, anti-matérialité...
Là, nous sommes dans le religieux. Nous sommes une société laïque qui met en œuvre les attributs du divin. C'est extraordinaire. Quand on me dit : nous sommes laïques, je dis : si vous voulez, mais vous êtes ubiquitaires, vous êtes instantanés, vous êtes simultanés, et puis quoi encore !? Vous êtes tout puissant, et puis quoi encore ? Une raison comme celle-là n'est pas très différente d'une religion. D'ailleurs, le connecté, c'est une religion. Il y a un lien. Ce n'est pas que qu'une question de pollution, de réchauffement climatique, etc. Il y a cettte pollution des distances, et cet accident des connaissances. Il faudrait qu'on puisse en parler entre tous, arabes, chrétiens, musulmans, athées, animistes, etc., tout ce que vous voulez, qu'on en parle en toute simplicité, au sein de l'université du désastre.
C'est autant l'écologie verte que ce que vous appelez l'écologie grise...
Oui, l'écologie grise, c'est l'écologie qu'on ne voit pas, qui traite de la contraction du monde, de ce qui fait que la vitesse réduit le monde à rien. Et que la mégalomanie est devenue une « mégaloscopie ». C'est très important, la mégaloscopie. Parce que se prendre pour le maître du monde, c'est bien connu, c'est le commencement de la folie. Et en même temps il y a là une dimension religieuse dans cette façon de s'affirmer comme Dieu. Les Hitler, les Staline, les Ceaucescu ne sont pas nés du hasard. Ils ont été les artisans de la tyrannie scientifique et technique. Leurs arsenaux étaient des universités du désastre à l'envers, où ils expérimentaient la mort, la fin du monde. Alors, bien sûr que les scientifiques d'aujourd'hui sont très loin d'être leur équivalent exact. Mais c'est parce que la tyrannie scientifique et technique, elle n'est plus noire, elle n'est plus aussi visible. Elle est grise. Elle ne se voit pas. Elle est passée dans des objets techniques, utiles et qui semblent anondins. C'est Orwell, mais sans besoin de grand frère.
Écouter les propos de Paul Virilio sur la nécessité d'une « université du désastre », qui étudierait l'envers négatif du progrès...
Durée : 13 min.
Exposition Terre Natale, Ailleurs commence ici -
Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris, 21 novembre 2008 – 15 mars 2009
Petite salle de la partie de Paul Virilio,
réalisée par Diller Scofidio + Renfro