Le crowdfunding

Le crowdfunding

En s’appuyant sur leurs followers, les créateurs se donnent des moyens malgré la crise.

En période de disette économique, le crowdfunding ou financement participatif séduit de plus en plus de créateurs, en particulier de cultures alternatives, qu’il s’agisse de cinéma ou de musique, de territoires classiques comme le jazz ou de projets numériques. Partis des États-Unis, le mouvement s’emballe en Europe. En France, la ministre Fleur Pellerin promet le vote d’une législation adaptée d’ici juillet 2014.

Le 30 septembre 2013, les premières assises du financement participatif (le crowdfunding en version originale) se tenaient au ministère de l’Economie et des finances. Une première qui permettait de réunir à Bercy tous les acteurs de ce secteur émergent pour leur faire part de la mise en place d’un «cadre à la fois souple et protecteur», selon Fleur Pellerin. En pointe sur ce dossier, la ministre dédiée à l’innovation et l’économie numérique tient en effet à clarifier les statuts de ces plates-formes en l’absence de définition juridique propre. Une nécessité alors que ces différentes formes de prestations connaissent un vrai intérêt, mais recouvrent des réalités économiques différentes, pour ne pas dire divergentes.

Les trois familles du crowdfunding

Selon Ulule, start-up française à la pointe du secteur culturel :

Il n’y a pas un type de crowdfunding, mais trois grandes familles : avec contreparties en nature (ce que nous faisons chez Ulule) ; par prise de participation (ce que font des plateformes telles qu’Anaxago et Wiseed) ; et sous forme de prêts, qu’ils soient rémunérés (Prêt d’Union) ou non rémunérés (Babyloan).

En clair, il est grand temps de proposer un encadrement bancaire et statutaire spécifique, et qui plus est conforme à chacune des pratiques observées : chez Ulule, l’investissement est forcément source d’un gain, nommé contrepartie ; chez Wiseed, il s’agit de capital-risque, avec la possibilité de tout perdre ou de gagner au centuple.

27 entités sont ainsi regroupées sous la bannière de Financement Participatif France, association loi de 1901 ayant pour objectif de représenter les acteurs de ce mode de financement auprès des autorités de réglementation.

Une brèche dans le monopole des banques ?

Si les différences sont notables, elles ne doivent pas masquer une convergence : le crowdfunding est une ligne de crédit supplémentaire pour toute idée innovatrice, que le porteur cherche à faire exister. Comme le dit Matthieu Maire du Poset, journaliste spécialisé qui a rejoint voici plus d’un an la direction d’Ulule :

Une campagne de crowdfunding vient en complément du reste. Il s’agit d’un outil supplémentaire pour aboutir son projet.

Ces plates-formes, à de rares exceptions près, ne sont pas l’unique source de financement. Néanmoins, elles offrent un appui d’autant plus nécessaire à  l’heure où les banques se montrent trop souvent frileuses pour aider les bonnes idées.

«L'un des défis du crowdfunding réside dans l'élaboration d'une règlementation souple», insistait à raison Fleur Pellerin. Et d’annoncer pour le premier trimestre 2014 une ordonnance visant à créer le statut de conseiller en investissements participatifs. De plus, ce nouveau cadre réglementaire prévoit d’autoriser les prêts entre particuliers, pour des montants limités à 300 000 euros au total pour l'emprunteur. Une brèche dans le monopole bancaire, ce mur qui peut bloquer les bonnes volontés.

Une ressource déjà indispensable dans le monde culturel

L’apport du crowdfunding s’avère de plus en plus essentiel sur le terrain culturel, un domaine peu «rentable» par essence. C’est d’ailleurs là que l’essor de cette nouvelle forme de financement est le plus net depuis quatre ans, en particulier sur les territoires de créations alternatifs, qu’il s’agisse de films d’auteur ou de musiques plus vives ou expérimentales que le flux des radios musicales grand public. Ici, peut-être plus qu’ailleurs, ce type de marketing viral s’avère le plus vital.

Une conférence avec de nombreux experts (dont Jean Samuel Beuscart, sociologue et chercheur chez Orange Labs, et
Vincent Ricordeau, fondateur de Kiss Kiss Bank Bank), autour de l’essor du crowdfunding, ses mécanismes, et l’importance du lien social et de la communauté…

L’idée n’est pas nouvelle si l’on songe au Shadows de John Cassavetes, film de 1959 qui avait déjà été financé grâce au soutien financier des New-Yorkais mis à contribution. Le réseau numérique a juste démultiplié les possibilités de ce modèle alternatif. Avec Facebook et Twitter, la foule des amis est tout à la fois plus diffuse et plus proche en temps réel.

Avec plus de dix millions d’euros collectés, plus de 250 000 «financeurs», et plus de 3000 projets financés en tout juste trois ans, Ulule se présente comme le premier site de financement participatif européen. Cette start-up, dont le mot d’ordre est «Créatif, innovant, solidaire», a crevé le plafond des dons en juillet 2013, avec la Web série Noob : les 35 000 euros sollicités furent récoltés en 15 heures ! Près du double en une journée, le triple en un week-end, pour finir à 682 161 euros en 70 jours !!!! Un record au niveau européen. Somme toute, un bonus de près de 2000 % par rapport à la somme demandée au départ !

Certes, tous les projets n’ont pas le potentiel de cette série culte chez les geeks. Mais le fait est là : les Français sont prêts à jouer le jeu du financement participatif. Les résultats de Kiss Kiss Bank Bank tendent vers la même tendance. La plate-forme concurrente d’Ulule affiche des résultats similaires : plus de dix millions d’euros collectés auprès de 230 000 «financeurs», pour près de 6000 projets.

De la musique rom au théâtre diabolique d’Amanda Palmer…

Les deux entités pionnières Ulule et Kiss Kiss Bank Bank ont, en une poignée d’années, consolidé leur formule, et fait des émules. Le financement participatif ne représentait encore en France que 40 millions d'euros en 2012, en France, il devrait atteindre 80 millions d'euros dès 2013, pour grimper à 150, voire 200 millions d'euros, d'ici à 2015, selon une récente étude du cabinet Xerfi. Et l’évolution du cadre législatif, qui date d’avant Internet, devrait contribuer à l’essor du phénomène en France.

Avec le crowdfunding, tout est possible. Une campagne Kickstarter, leader américain du crowdfunding, a ainsi permis de restaurer des bandes de musiques rom de l’ex-Yougoslavie, mais aussi de financer le disque «Theatre is evil» de la chanteuse de punk «à la Brecht» Amanda Palmer, grâce aux 1 192 793 dollars glanés auprès de 24 883 donateurs. Soit près de douze fois plus sa requête initiale, qui était tout de même de 100 000 dollars !

La  conférence TED (Technology, Entertainment and Design) intitulée «L’art de demander» par la chanteuse et musicienne Amanda palmer, adepte de la licence Creative Commons et l’une des stars du crowdfunding.

Après avoir séduit les États-Unis, la formule est en passe de conquérir l’Europe. Elle a d’autant plus d’avenir que l’État et les collectivités territoriales révisent année après année des subventions destinées à la culture. D’autant plus que, parallèlement, le fossé grandit entre les désirs des auditeurs, de plus en plus curieux de créations inédites et parfois hors normes, et les productions du marché, bien au contraire de plus en plus normées et ciblées uniquement sur ledit grand public.

Une connexion directe avec les amateurs

De plus, une campagne de crowdfunding, outre sa valeur monétaire, permet d’établir une connexion directe entre le créateur et le consommateur.

La filière culturelle l’a bien compris, et ils sont nombreux à adopter ce modèle, plus collaboratif que coproductif, basé sur la contrepartie. Pour 5 €, l’artiste propose ceci, pour 10 € cela, pour 20 ceci et cela, et ainsi de suite.

La contrepartie est le facteur déclencheur pour tous ceux qui ne font pas partie du premier cercle du porteur de projet. «C’est un acte de vente, mais aussi de l’échange et du partage», insiste Arnaud Burgot, un des quatre associés à la tête d’Ulule. Et le vademecum de cette stratégie repose sur une valeur à la hausse depuis l’essor des réseaux sociaux : la communauté, synonyme de notoriété pour espérer toucher vos amis, et puis les amis de vos amis, et ainsi de suite.

Le clarinettiste Yom, maestro de la musique klezmer d’Europe de l’Est, vient de battre le rappel pour financer son projet Le Silence de l’exode… Et il n’aurait sans doute pas pu réussir ce pari sans cette nouvelle forme de financement via la Toile : 

Le crowdfunding permet de réunir des fonds tout en gardant une totale indépendance, et en plus de rester en contact avec les gens qui me suivent, et qui sont du coup dans un rapport privilégié avec le projet qu'ils décident de soutenir. Je trouve génial que ce soit les auditeurs, mon public, qui me permettent d'avoir cette indépendance et d'être propriétaire de mes créations.

Tenir la promesse vis-à-vis de son public

Franck Descolonges, du label Heavenly Sweetness, est au diapason. Il a déjà eu recours deux fois avec succès à Kiss Kiss Bank Bank : pour payer les frais de déplacement liés à l'enregistrement de l’album Time du poète et musicien entre jazz, blues et funk Anthony Joseph (7500 euros), mais aussi pour s’offrir de nombreux invités pour le prochain disque du rappeur Guts (12000 euros). «Pour les artistes, l'intérêt est non seulement d'avoir des fonds mais aussi d'impliquer leur fans. Cela enrichit encore plus la relation directe au fan», explique le directeur du label, qui nuance :

En revanche, il faut que le contrat de confiance entre artistes et fans soit respecté. Que l'artiste s'implique, donne en retour ce qu'il a promis, maintienne informé les fans. Contrairement à des prêts ou des coproducteurs, on sort de la relation purement financière pour une relation plus humaine d'entraide.

Que de belles paroles d’évangélisation numérique, sur fond d’esprit communautaire ? L’affaire a quand même ses limites : la contrepartie dont l’artiste doit s’acquitter chaque jour en alimentant la campagne de news et de tweets. Dès lors, il change de registre, devenant son propre promoteur afin de récolter les fonds. À ce jeu-là, le plus doué n’est pas toujours le plus créatif. Aucun artiste ne vous contredira à ce sujet, bien au contraire.

«Effectivement, ce type de campagne exige du travail, mais de toute façon, l'artiste est actuellement quasi obligé d'avoir un compte Facebook», relativise Yom, qui a toujours été soucieux de garder le contrôle de ses projets.

Soyons clair, le travail du musicien est une chose, mais le travail du musicien producteur en est une autre, et devant le travail que représente le fait d'être producteur de disque, la campagne Kiss Kiss Bank Bank est plus proches des vacances que d'une corvée !

D’autres évoquent déjà une autre solution, pas financière, mais complémentaire : le crowdsourcing. Soit la mise en commun de plusieurs savoir-faire autour d’un projet, cette fois sans avoir à capitaliser les monnaies sonnantes ou trébuchantes. Autrement dit, la version nouveau siècle d’une idée vieille comme l’ancien monde : le bénévolat.

Par jacques Denis

 

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