Les enseignements de «l’affaire Snowden»

Les enseignements de l’affaire Snowden

Ne rien faire et pointer le doigt pour cacher la lune

Partant des révélations faites en 2013 par Edward Snowden, Antoine Lefébure a enquêté sur ce qu’a réellement mis à jour ce jeune lanceur d’alerte. Dans un livre intitulé «L’affaire Snowden, comment les États-Unis espionnent le monde», il expose le véritable rôle de la NSA et de l’état américain, les partenariats croisés avec les services de renseignements «alliés», les conséquences insuffisamment médiatisées de cette affaire unique en son genre pour l’économie, pour les citoyens et pour l’avenir des démocraties. Il y dénonce l’inertie complice des États «partenaires» de la NSA, l’absence de courage politique des dirigeants européens et de l’Europe elle-même et le devenir très incertain du jeune lanceur d’alerte qu’aucun pays ne souhaite accueillir. Il suggère également aux entreprises et aux citoyens de se mobiliser pour changer les lois, car c’est le droit inaliénable à la vie privée et à la liberté de tous qui est ici en cause.

CM : Vous avez enquêté et vous venez de sortir aux Éditions La Découverte un livre intitulé «L’affaire Snowden, comment les États Unis espionnent le monde». Pouvez-vous nous résumer rapidement ce qu’Edward Snowden a révélé au monde ?

Antoine Lefébure : D’abord l’existence d’une surveillance d’État omniprésente : au niveau géopolitique, il existe des accords officieux de partage d’informations entre Américains et Européens, des échanges réciproques, notamment sur l’Afrique et le Moyen-Orient. Par ailleurs, il existe un espionnage des Européens par les Américains, mis à jour par les documents de Snowden, et cela, les Européens n’en étaient pas conscients. Ces révélations ont provoqué l’inquiétude de l’opinion sur le véritable rôle de la NSA (National Security Agency, l’équivalent de notre agence de renseignement, la DGSE), ce qui a obligé le gouvernement américain et ses alliés à fournir des explications, disons... embarrassées. Les firmes du secteur impliqué – celui des communications électroniques, téléphonie, mail, web et échanges réseaux en général, opérateurs réseaux et télécom, acteurs comme Google, Yahoo, Facebook et d’autres, fabricants de matériels, etc. – ont subi en conséquence une réelle perte de confiance de leurs utilisateurs. Les relations diplomatiques et commerciales des États-Unis ont également été sérieusement affectées par cette «affaire Snowden». 

CM : Qui est Edward Snowden ? Un employé mécontent, comme tant d’autres, ou l’affaire a-t-elle une genèse plus complexe ?

AL : Edward Snowden est un jeune ingénieur espion de 30 ans qui a travaillé plusieurs années pour la NSA et la CIA. Il a compris que l’activité de la NSA n’était plus de défendre l’Amérique mais d’imposer une surveillance et un contrôle qui mine les fondements de la société américaine et de la démocratie en général. Il s’est alors radicalisé jusqu’à rassembler les preuves de cette situation avant de s’enfuir. Il a lancé l’alerte à partir du 6 juin 2013 et a diffusé et transmis ces documents via divers médias. 


Les documents révélés par Edward Snowden mettent à jour les pratiques réelles de la NSA. Illustration de Catherine Byun (poster d’Edward Snowden pour The Indypendent)

CM : Dans l’introduction de votre livre, vous dites pour mesurer la gravité de cette affaire : «Sur une échelle de 1 à 10, nous sommes à 12», et vous utilisez la métaphore de la «botte de paille». Pouvez-vous développer et nous expliquer en quoi cette affaire est si grave ?

AL : Les documents Snowden ont révélé trois faits particulièrement graves, totalement inconnus jusque-là, même des spécialistes. Tout d’abord, la NSA a réussi, après un long travail technique et organisationnel, à mettre sous surveillance l’ensemble des communications électroniques de la planète, téléphonie et Web. Cette surveillance généralisée a été rendue possible grâce à la coopération étroite des acteurs du secteur et la coopération de nombreux gouvernements alliés des États-Unis. Autre point, la NSA a réussi à établir des faiblesses structurelles dans les matériels et les logiciels des grandes firmes américaines afin de pouvoir réaliser ses missions de surveillance.

Enfin, ces écoutes, cette connaissance systématique lui permettent d’intervenir discrètement dans la négociation de grands contrats. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’ils font de l’espionnage industriel. En revanche, ce qu’ils font, notamment dans le cadre d’appels d’offres internationaux, c’est d’utiliser, lorsqu’ils en trouvent, les éléments qui pourraient favoriser une firme américaine. Cela reste cantonné au niveau de l’exécutif, du département d’État, et souvent la firme américaine n’est même pas au courant de la source de ces informations... officiellement, du moins. Si elle le savait, le secret ne serait plus tenu. Il n’y a donc pas de lien direct, mais toujours un tampon... On en revient au «barbelé invisible».

CM : Au départ ce sont les telcos qui ont été mis en cause, puis ils ont été éclipsés par les Google, Yahoo, Facebook et consorts. Comment analysez vous ceci ?

AL : Chaque nouvelle salve de documents met sur la sellette un «partenaire» de la NSA, tantôt un opérateur télécom, tantôt un fournisseur de services de communication, un fabriquant de matériel, un éditeur de logiciel, etc. Et nous n’en sommes qu’au début. Personne ne sera épargné : ni les acteurs de l’Internet qui ne peuvent pas assurer la confidentialité des données et échanges de leurs utilisateurs, ni les opérateurs télécom qui ne protègent pas les métadonnées téléphoniques et les données, très sensibles, de géolocalisation.

Selon moi, le plus ennuyeux, c’est l’une des facettes du modèle économique de Google, Yahoo et surtout Facebook, mais aussi de leurs compétiteurs, qui est d’identifier les utilisateurs afin de tout savoir de leurs habitudes de consommation pour revendre ces data. En échange de quoi, ceux-ci disposent d’un «meilleur service». Un «service gratuit», qui fait gagner beaucoup d’argent à ces entreprises qui ciblent mieux leurs publicités, et puis revendent les données ainsi collectées sur leurs utilisateurs. Ce modèle est identique à celui de la NSA, mais il est, dans leur cas, utilisé à des fins commerciales. Il y a donc une consanguinité extraordinaire entre la NSA et les géants du Net : tous cherchent à savoir ce que fait l’utilisateur. Et lorsqu’un pont est fait entre les deux systèmes, et l’on sait désormais que ce pont existe, le danger est extrême, car Google et Facebook se révèlent bien plus performants que la NSA...

CM : Que cherchent la NSA et les services de renseignements en général à travers ces écoutes systématiques et proactives ?

AL : La NSA et ses alliés cherchent à tout savoir sur tout le monde afin de ne jamais être surpris et d’assurer une hégémonie politique et économique qu’ils souhaitent complète. Il faut bien comprendre que l’Europe est dominée politiquement et économiquement et  qu’elle dispose d’une marge de manœuvre très faible. Cela fait un peu penser à la dépendance des pays du Pacte de Varsovie et du Comecon vis-à-vis de l’ancienne URSS. En ce qui concerne la surveillance, nous sommes dans ce qu’on pourrait appeler une «tyrannie douce». Comme quelqu’un l’a très bien dit : nous sommes «entourés de barbelés invisibles», placés dans des cases, des systèmes de surveillance potentiels qui sont doux parce qu’invisibles, mais qui peuvent l’être beaucoup moins en période de crise.

CM : Quelles sont les relations de la NSA avec les services français et ses autres «partenaires» ?

AL : Le principe est simple : chaque partenaire de la NSA a accès à de nouvelles techniques d’espionnage au meilleur rapport qualité/prix. Il augmente ainsi l’attractivité du réseau tout en apportant à l’agence une nouvelle capacité d’interception : par sa position géographique, par une capacité de traitement spécifique, et éventuellement par des technologies originales. En échange, il bénéficie d’un accès calibré au «grand réseau». Les services de renseignements partenaires se voient ainsi proposer un développement considérable de leurs moyens, ce qui leur permet d’améliorer, à coût quasiment égal, leurs performances. Cet «effet réseau», le grand public le perçoit parfaitement quand il choisit d’utiliser Facebook. La qualité de son interface et la quantité de ses utilisateurs constituent une proposition à laquelle il est difficile de résister.

Un chercheur de l’Université de Cambridge, Ross Anderson, a expliqué pourquoi un pays indépendant comme l’Inde accepte d’intégrer le réseau de la NSA, alors qu’il achète, par exemple, des avions militaires russes. Dans le domaine du renseignement, la Russie ne peut faire aucune proposition intéressante à l’Inde. Les choix sont donc bien plus économiques et techniques que politiques.

Pour la NSA, l’intérêt d’un tel partenariat avec ces nations, dites «du troisième cercle», est de les empêcher de développer un réseau de surveillance trop autonome, auquel elle n’aurait pas accès. Cela vaut bien un petit sacrifice, comme de proposer l’utilisation contrôlée de quelques technologies développées par le gigantesque complexe militaro-industriel américain représenté par des firmes comme Dell, Raytheon, Booz Allen et d’autres.

La France, malgré son souci «gaullien» d’indépendance, a elle aussi décidé en 1984 de collaborer étroitement avec la NSA. Ce qui lui permet, à coûts constants, d’améliorer ses performances en disposant des technologies et des logiciels fournis par la NSA. Le Memorandum of Understanding (MOU) qui a été signé alors permet à la NSA de disposer d’écoutes, notamment sur les zones Afrique et Moyen Orient. En échange de quoi la NSA aide l’armée française, via la DGSE, à cibler des objectifs militaires en Afrique...

CM : Quelles ont été les réactions des états et des hommes politiques, lorsqu’ils ont découvert, grâce à Snowden, qu’eux aussi étaient dans le collimateur de la NSA ?

AL : Les dirigeants politiques européens ont dû prendre en compte l’indignation de l’opinion publique, ce qui les a amenés à faire des déclarations courroucées, et à convoquer à grand bruit l’ambassadeur des États-Unis. Ceux qui ont voulu aller plus loin se sont heurtés à la mise en garde de leurs propres services secrets, qui refusent toute réforme pouvant mettre en danger les capacités du pays à «lutter contre le terrorisme et le crime organisé».

La France, par exemple, doit prendre en compte le partenariat avec la NSA qui lui offre des capacités d’interception bien utiles à ses interventions militaires. Dans le cas d’Angela Merkel, qui s’est particulièrement indignée d’avoir été écoutée, il est même possible que les services secrets allemands aient exercé sur elle une forme plus ou moins élaborée de chantage pour la calmer. Comment expliquer, sinon, que lorsque le Parlement allemand a demandé que Snowden soit entendu, le gouvernement allemand s’y soit, à la surprise générale, fermement opposé ?

Les États alliés sont à la fois des cibles et des complices de la NSA, alors qu’ils ne pensent être que des partenaires loyaux. Ils ont découvert la duplicité de la NSA dans les documents Snowden, mais hormis des protestations formelles, leur marge de manœuvre est limitée. Ils sont prisonniers des réseaux dans lesquels ils se sont mis.

Interviews données par Snowden au Guardian et à la NBC (qui n’en avait au départ diffusé qu’une heure sur les quatre tournées).

CM : Edward Snowden est ce qu’on appelle un «lanceur d’alerte» (whistleblower en anglais). Il a levé le voile sur une menace qui pèse à la fois sur le citoyen, les économies nationales et les États. Où en est-il aujourd’hui et ne devrait-il pas, tout comme les journalistes et la multitude de ses alter ego, être protégé ?

AL : Snowden est aujourd’hui réfugié en Russie et surveillé en permanence. Le but de l’exécutif américain est, a minima, de lui pourrir la vie et de le décrédibiliser. Il ne faut pas qu’émerge aux États-Unis un autre Snowden, c’est pourquoi il doit subir un châtiment dissuasif. C’est un principe socratique : tant que votre témoignage est fait de manière ouverte, que vous mettez votre vie en jeu, vous êtes crédible. Mais à partir du moment où vous êtes protégé par un pays adverse, vous perdez une partie de votre crédibilité. Raison pour laquelle les Américains sont très satisfaits de voir Snowden à Moscou. Si Snowden pouvait être assassiné par un «patriote» américain, la NSA serait très soulagée !

En ce qui concerne les journalistes, disons que la tentation de l’exécutif américain, mais aussi d’autres pays comme la Grande-Bretagne, est de traiter certains d’entre eux comme des lanceurs d’alerte. Ceux-ci n’ont pas un statut affirmé et sont considérés comme des «criminels» commettant des infractions. De ce fait, ces journalistes deviennent des «complices» susceptibles d’être inculpés ou emprisonnés, comme les whistleblowers... Je dis «certains», parce que d’autres demandent que Snowden soit mis en prison, ce qui n’est pas vraiment le boulot d’un journaliste. Ceux-là pratiquent un travail de journaliste à la Renaudot, qui avec sa gazette publiait des infos favorables au Roi. Ils font l’information du pouvoir en place et jouent le rôle de procureurs.

CM : Ne faudrait-il pas changer les lois et règlements transnationaux actuels pour qu’ils protègent réellement, non seulement une concurrence «libre et non faussée», comme on dit, entre les entreprises, mais surtout les citoyens, de telles intrusions dans leur «vie privée» ?

AL : Il ne faut pas chercher loin pour comprendre que cet organisme tentaculaire que représente la NSA et ses partenaires est en position de force pour empêcher que toute réforme en profondeur de son activité soit initiée par un gouvernement quelconque. Et ne parlons pas de l’Organisation des Nations Unis ou du Parlement européen, qui auront bien du mal à aller plus loin que de simples déclarations de principe.

L’indignation des opinions publiques face à de nouvelles révélations de Snowden suffira-t-elle à renverser le rapport de force ? Rien n’est moins sûr ! Même s’il faut tout tenter pour que cette insupportable surveillance mondiale soit d’urgence limitée par la coalition des citoyens soucieux de leurs libertés et des ingénieurs responsables. Les services secrets ont œuvré en sous-marin pour limiter l’impact des lois et des autorités censées protéger notre vie privée. Mais il faudrait essayer d’instaurer un accord mondial qui interdirait les dispositifs de surveillance massive, comme ont été par exemple interdits les gaz de combat.

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