L’histoire des télécoms, #1 : le télégraphe

Une interview de Patrice Carré sur le télégraphe, révolution économique et politique autant que technique

Mondialisation, business… et démocratie !

S'agissant du télégraphe électrique, peut-on parler de révolution, au sens économique du terme, voire même de mondialisation ?

Très clairement. Le télégraphe électrique naît de la révolution industrielle et l'amplifie. Il en est à la fois une conséquence et une cause. D'ailleurs, Marx explique que parmi les fondements du capitalisme moderne, il y a les grandes banques, les grands réseaux maritimes et de chemins de fer, et naturellement le télégraphe, qui fait circuler l'information à une vitesse jusqu'alors inégalée. Or, plus l'information financière va vite, plus elle crée de la richesse !
A partir des années 1860-1870, il se passe cette aventure assez extraordinaire qui est la pose des premiers câbles sous-marins. On assiste à un autre type de «mondialisation», fondée cette fois sur la technologie et notamment sur la transmission de l'information. Il y avait déjà eu des mondialisations ; Fernand Braudel et par la suite Pierre Chaunu ont décrit la mondialisation des échanges à partir du XVIe siècle... La première liaison sous-marine réussie entre l'Europe et les États-Unis date de 1866. Les lignes sous-marines vont prendre leur essor à partir des années 1880-90,1900... Cette période correspond en outre à la naissance du colonialisme ou de ce qu'on appelle l'impérialisme via la domination du monde par le Royaume-Uni, non seulement sur les mers mais sous les mers. C'est ce qu'on voit très bien sur une carte du monde de 1913, avec cette « red belt », cette ceinture rouge emblématique de la domination britannique.

Et qu'en est-il de l'utilisation du télégraphe par le «grand public» ?

Encore une fois, il faut faire une distinction entre ce qui se passe en Angleterre et ce qui se passe en France.
En Angleterre, le télégraphe électrique est ouvert d'emblée à toutes celles et tous ceux qui souhaitent passer une dépêche télégraphique. Il se trouve que ce sont à 99,9% des hommes d'affaires, des banquiers, des commerçants. Le télégraphe électrique, c'est du business !...
Mais en même temps, on pourrait évoquer l'utilisation du télégraphe par la police. Il y a cette célèbre anecdote de la police de Manchester qui avait réussi à transmettre le signalement d'un voyou qui croyait pouvoir s'échapper en sautant dans le train et qui fut épinglé dès son arrivée en gare de Londres !... La télégraphie avait été plus rapide que lui. On voit se manifester à cette occasion une utilisation du télégraphe qu'on peut qualifier de «publique». Mais, clairement, l'utilisation du télégraphe demeure majoritairement dans le domaine des échanges commerciaux.

En France, c'est cahin-caha que les lignes de télégraphie suivent les lignes de chemins de fer, qui elles aussi sont en retard par rapport à l'Angleterre. D'ailleurs, en France, il y a une vieille tradition française qui s'appelle «la tradition du retard.» Retard français, que l'on rattrape toujours, mais que l'on va retrouver pour toute l'histoire de ce qu'on appellerait aujourd'hui les technologies de l'information et de la communication !... Ce n'est qu'au cours des années 1850 que se mettent en place des lignes de télégraphie électrique en France. Un homme y joue un rôle essentiel, c'est Louis-Napoléon Bonaparte, Napoléon III. Il va ouvrir le télégraphe au public et mettre en place un véritable plan, très cohérent, de développement du télégraphe électrique sur le territoire, financé sur fonds d'État... avec cette idée prometteuse d'ouvrir le télégraphe au public moyennant un droit d'usage. On est déjà dans une logique de financement du réseau par le client.
Avant la première guerre mondiale, l'usage commercial l'emporte indiscutablement sur l'usage à caractère privé. Par la suite, il y a une montée, montée qui va décroître avec la deuxième guerre mondiale. L'utilisation à titre privé du télégramme est très rare. Le commun, majoritairement, reste le courrier. Le télégraphe ne le remplace que dans des cas exceptionnels. Il ne s'y substitue jamais, car il est lié à l'urgence. Ce qui montre d'ailleurs qu'une technologie ne remplace jamais totalement une autre ! Il n'y a jamais de substitution totale.

Comment la Presse s'est-elle emparée du télégraphe électrique et en quoi cela a-t-il modifié les pratiques et les usages en cours ?

J'ai envie de dire que le télégraphe électrique a été l'instrument du libéralisme. Du libéralisme économique mais aussi du libéralisme tel qu'on l'entendait au XIXe siècle, c'est à dire les libertés. Rappelez vous le «printemps des peuples» et les révolutions de 1848, etc. !
D'emblée, les grandes agences de presse - les Reuters, les Havas - sont des agences de télégraphie. Et d'ailleurs, les noms de grands journaux qu'on retrouve comme Telegraph, Daily Telegraph, The Telegraph ou La Dépêche témoignent de ce lien évident avec la télégraphie. Le télégraphe a été un auxiliaire de la naissance de la démocratie via l'essor de la presse dans cette seconde moitié du XIXe siècle.
Cet éveil démocratique a été rendu possible par la proportion de plus en plus grande de personnes sachant lire et écrire, avant même les lois de Jules Ferry de 1881, par une fiabilité réelle du système de distribution postale et par les progrès considérables des techniques de l'imprimerie et des rotatives. S'ajoute à cela la possibilité de faire de l'illustration puis de transmettre de la photographie. La télégraphie électrique me semble être le système nerveux de ces progrès techniques d'impression et du processus de libéralisation au sens de circulation des idées qui voient le jour. Lors d'une grande affaire comme le procès Dreyfus, par exemple, les agences vont jusqu'à construire des lignes télégraphiques spécialisées pour relier Rennes - où se passe le procès - à Paris !... Déjà, on vise le scoop, on est dans cette démarche ; on met immédiatement sous presse les évènements de la séance du jour !...

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