L’histoire des télécoms, #1 : le télégraphe

Une interview de Patrice Carré sur le télégraphe, révolution économique et politique autant que technique

Une spécificité française : la loi sur le monopole de transmission

Le télégraphe optique de Chappe a-t-il eu des développements commerciaux ?

Non, et ce pour plusieurs raisons. La première, c'est qu'il s'agit d'un système essentiellement franco-français. Même si les lignes se déplacent hors du territoire avec l'avancée des armées de la République et de l'Empire, le télégraphe optique reste rattaché sur le plan administratif au Ministère de la Guerre, puis, après 1815, au Ministère de l'Intérieur. C'est un système qui a pour unique vocation la sécurité de l'État. Deuxièmement, c'est un système qui ne peut pas techniquement aller partout, et ce pour des raisons topographiques évidentes. Il est hors de question de traverser le Massif Central avec le télégraphe Chappe ! D'autre part, il n'est pas pérenne. Il ne peut pas fonctionner la nuit ni dans certaines conditions climatiques, de brouillard, de neige ou de tempête. De plus, il nécessite une main-d'œuvre assez conséquente ainsi qu'un investissement technique important. Ça coûte cher. Enfin et surtout c'est un système fermé, que l'État français ne désire pas ouvrir à tous, d'où la loi dite de monopole en 1837.

Comment cette loi de 1837 est-elle née ?

Dans les années 1820 et 1830 ce qu'on appelle la révolution industrielle fait ses premiers pas en France, arrive alors aux marches du pouvoir en France une nouvelle «classe sociale». Ce sont des hommes d'affaire, des banquiers, des commerçants, des industriels. Balzac les a si bien décrits ! Ils sont conscients, retrouvant l'intuition d'Érasme au début du XVIe siècle, que l'information est un outil qui vaut son pesant d'or. Ils veulent utiliser le télégraphe Chappe pour diffuser leurs informations à caractère commercial, ce que l'État français leur refuse. Dès lors, certains de ces hommes d'affaire montent une opération de transmission frauduleuse via les lignes télégraphiques qui s'appuie sur d'anciens stationnaires et des stationnaires en poste. Ces fonctionnaires corrompus utilisent ce qu'on appelle des signaux de service ou «parasites» pour faire passer "en douce" des messages illicites. Il s'agit d'informations économiques qui concernent notamment le cours de la rente d'État... Ainsi, ces hommes d'affaires savent avant tout le monde s'il importe de vendre ou d'acheter. Bien sûr, ils sont démasqués. Il y a donc jugement. Mais aucune loi n'encadre l'utilisation du télégraphe ! Ainsi, dans l'urgence, en 1837 va être votée une loi qui pendant 150 ans va être le fondement du monopole des PTT, du monopole de la transmission par télégraphe et par tout autre moyen de transmission à venir que seul l'État peut exploiter, gérer, installer. Coïncidence : c'est aussi en 1837 qu'en Angleterre ont lieu les premières liaisons de télégraphie électrique et qu'aux États-Unis, Morse et Weil proposent au Congrès d'étudier le système qu'ils sont en train de mettre au point et dont on verra par la suite le succès.

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