L’histoire des télécoms, #1 : le télégraphe

Une interview de Patrice Carré sur le télégraphe, révolution économique et politique autant que technique

Vitesse, temps et espace : du local à l’universel

Le développement du télégraphe modifie-t-il la perception du temps ?

La question du temps est fondamentale dans cette seconde moitié du XIXe siècle. Pendant des siècles, sur la très longue durée, l'information s'est déplacée globalement à la même vitesse ... D'Alexandre ou Jules César à Napoléon !.... Le télégraphe électrique et le chemin de fer font découvrir une nouvelle notion : la vitesse. Au XIXe siècle, sur le plan anthropologique, la révolution de la vitesse me semble une mutation considérable et tout à fait fondamentale du système de représentation et des sensibilités.
Je m'explique. Il y a la question du temps et celle de la représentation du monde. Pendant des siècles et des siècles, la mesure du temps, c'est le rythme des saisons. C'est aussi le rythme du jour et de la nuit. Et tous deux sont scandés par la cloche du village qui est aussi un outil de communication extraordinaire puisque c'est elle qui avertit de la mort, de la maladie, qui prévient de l'invasion (relire à ce sujet les travaux essentiels d'Alain Corbin !). C'est donc un instrument de «télé - communication»... Et puis arrive dans les campagnes, en tout cas dans certaines campagnes... les choses ne sont jamais uniformes !, ce bruit étonnant qui est le bruit du train. Le rythme du temps, désormais, c'est le passage du train, c'est d'une certaine façon l'exactitude horaire fixée par la ligne télégraphique.... Intervient donc cette notion très nouvelle de la précision temporelle. Et qui dit précision temporelle, dit temps calculé, alloué pour réaliser telle ou telle pièce !!!... ce qui est très nouveau comme conception. Et cette temporalité est liée à l'essor du capitalisme puisqu'elle s'associe avec le temps industriel. Or, le temps industriel c'est le temps de la production... Et le temps de la production c'est le temps du marché, c'est le temps de la consommation !

Ne peut-on dire aussi - et c'est lié à la vitesse - que l'espace se contracte ?

En effet. A la fois il s'agrandit et se contracte. Globalement, sur la très longue durée, les paysans qui vivaient dans la région d'Espalion par exemple, en Aveyron, dans l'Aubrac... les paysans qui vivaient entre Espalion, Saint-Geniez-d'Olt, Saint-Chély, entre les monts d'Aubrac et la vallée du Lot, par là... ces gens étaient très enclavés ! Ils vivaient au rythme de la montagne, au rythme des transhumances et n'avaient somme toute que peu de contact avec un autre espace... Ce monde n'était bien sûr pas totalement immobile. Mais globalement, il était refermé sur lui-même ou, du moins, en donnait-il l'impression.

L'arrivée de chemin de fer, puis du journal quotidien, vont transformer radicalement les mentalités. Parce que l'arrivée du journal va «teinter» d'universel mon paysage quotidien ! J'ai maintenant accès à ce qui se passe dans les contrées les plus lointaines, les plus sauvages. Arrive ainsi dans mon univers du global, du mondial, à grands flux j'ai envie de dire !... Et si ces informations du monde entier circulent et arrivent jusqu'à moi c'est parce que le télégraphe a permis leur diffusion. Et c'est une révolution. Il y a une ouverture au monde, c'est évident. Et qui se fait de plus en plus vite. Et simultanément un rétrécissement du monde. Le monde entier est à portée de lecture. Il n'est pas encore à portée de voyage, pas encore, mais ça le deviendra. Tout est en place. C'est l'homme pressé de Paul Morand !... C'est un changement d'échelle et de pensée. Du local, nous passons au global, à l'universel. Phénomène qui ne cessera, bien entendu, de s'amplifier dans les années qui vont suivre.

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