L’histoire des télécoms, #2 : le téléphone

Une interview de Patrice Carré sur l’épopée du téléphone, de ses inventeurs à ses premiers usages

Espace privé/vie privée : la question de l’individu

Avec la conversation téléphonique, on touche aussi à la question de la présence individuelle, au « je », présent et tout à la fois absent... Peut-on dire du téléphone qu'il participe à l'affirmation de l'individu ?

C'est une question difficile. Mais vous avez raison. Avec le téléphone, la question de l'individu se pose. « Je » parle au téléphone. L'individu parle. On passe de l'information factuelle du télégraphe à l'intimité d'une voix. L'information « se personnalise » en quelque sorte. En ce sens, on peut donc parler d'affirmation de l'individu. Affirmation qui prend sa source bien en amont. On pourrait remonter au XVIIème siècle, avec la généralisation de la confession, ou encore évoquer Descartes et la première littérature romanesque qui est une littérature de correspondance, avec la Princesse de Clèves, Mme de Sévigné ou les Confessions et la Nouvelle Eloïse de Jean-Jacques Rousseau au XVIIIème siècle... Le téléphone renforce ce processus d'individualisation. Il vient médiatiser, intermédier techniquement cette correspondance ou conversation de deux êtres humains qui discutent directement. Et ce « directement » est essentiel. Ils discutent « en direct » mais à distance. Et c'est la distance de cette discussion en direct entre deux êtres qui est intéressante. Et nouvelle. Et troublante. Proust, par exemple, le pointe très bien. Je me souviens de ce texte où il parle d'une conversation téléphonique avec sa grand-mère. Il sait que sa grand-mère va mourir, il est conscient que c'est peut-être la dernière fois qu'il lui parle. Il a cette phrase très belle, il écrit : « C'était la vraie grand-mère sans le masque de l'image. » Il y a cette idée d'une vérité exprimée, véhiculée par la voix ! Et le téléphone devient l'instrument de cette vérité !... Dans une certaine mesure, on peut dire que le téléphone accrédite la personne, la vérité ou la réalité d'une personne, autrement dit l'individu. De plus, le téléphone introduit quelque chose de radicalement nouveau qui est la transmission de la voix d'un espace privé à un autre espace privé. Et cette notion d'espace privé, sous entendu de « vie privée », est fondamentale...

On voit, dans ces années 1880, à la fois ces grands mouvements de foule, ces grandes expositions industrielles et parallèlement cette relation individualisée à l'espace, que le téléphone symbolise...

Ce qui est en train de naître dans ces années 1880, c'est une conception nouvelle de l'espace privé, de la vie privée, du décor, du « home », de l'intérieur, du confort, il y a quelque chose de nouveau qui est en train de se jouer... Alain Corbin a bien expliqué l'apparition du miroir dans les demeures, l'importance accordée au corps, aux soins de soi, au « souci de soi» pour reprendre un titre célèbre... On a l'apparition de l'éclairage dans la maison, d'une nouvelle conception de l'espace privé... Et le téléphone vient s'inscrire dans ce nouvel espace bourgeois, parce que le téléphone grand public, en France, mettra très longtemps pour exister !... C'est le fameux hiatus dont on parlait tout à l'heure. Il y a chez Proust cette conversation entre Odette et Madame Cottard. Elles sont chez les Verdurin et Odette dit à Madame Cottard : « Je suis allée visiter le nouvel appartement qu'ils se font construire, il y a aura l'électricité, il y aura des lumières électriques, j'ai même vu le téléphone posé chez eux, c'est un luxe charmant !... » Je cite, bien entendu, Proust, d'une façon peu proustienne, mais c'est cet esprit-là... C'est un passage très révélateur. Dans ce mot d'Odette, « c'est un luxe charmant », on voit comment le téléphone était perçu à l'époque et comment il sera perçu pendant très longtemps. Il faut attendre quasiment les années 1970 pour que le téléphone soit vraiment un instrument démocratisé... C'est un sujet en soi, qui mériterait d'en reparler lors de l'une de nos prochaines séances.

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