L’histoire des télécoms, #2 : le téléphone

Une interview de Patrice Carré sur l’épopée du téléphone, de ses inventeurs à ses premiers usages

Du téléphonoscope de Robida aux lèvres de Jeanne Moreau

Le téléphone, et on le voit en particulier avec le théâtrophone ouvre la voie à tout ce qui va venir par la suite : la radio dès les années 1920 puis plus tard la télévision...

Voire même Internet ! Je vais illustrer cela par une figure étonnante qui est celle d'Albert Robida. En 1882, Robida, qui est d'abord un illustrateur dans la lignée des Granville, des Doré, des Daumier, de tous ces illustrateurs du XIXème siècle, écrit un roman fabuleux qui s'appelle « Le Vingtième Siècle », lequel sera suivi, une dizaine d'années plus tard, par un autre roman intitulé « La Vie Electrique ». Il y imagine la société telle qu'elle pourrait être au milieu des années cinquante ! Et Robida a cette vision absolument extraordinaire : il imagine une société constituée de réseaux, de tunnels. On se déplacera avec des chemins de fer qui seront des tubes à très grande vitesse, à air comprimé, des sortes de métros-TGV qui parcourront le monde. On se déplacera avec des aéro-cabs, des cabriolets qui volent, qui ont des moteurs et des sortes d'ailes comme des grands oiseaux. Et puis surtout on communiquera avec un instrument étonnant qui s'appelle le téléphonoscope. Qu'est-ce que le téléphonoscope ? C'est un téléphone, un téléphone qui sera généralisé partout, et au bout de ce téléphone, il y aura un écran ! Et cet écran permettra tous les soirs, à l'heure du dîner, d'avoir les nouvelles du monde entier. Et ce téléphonoscope permettra de suivre des cours, de faire ses achats en direct, de faire des conférences à distance, d'échanger avec le monde entier !... Et on aura le théâtre et l'Opéra à domicile, mais pas simplement le son, comme le permettait ce vieux téléphone - il parle du « vieux téléphone » en 1882, téléphone qui date de 1876 ! -, il y aura un écran, la voix et l'image, et de la couleur ! Une première « convergence » ! C'est totalement visionnaire !


Illustration d’Albert Robida.


Illustration d’Albert Robida - Journal téléphonoscopique.

Avec Robida, on voit que très tôt l'imaginaire s'empare du téléphone...

Absolument. Le téléphone, dès son apparition, donne naissance à des fantasmes, à des rêves ! C'est un instrument, un outil technique qui génère du désir ! Barthes, dans son très beau recueil de textes qui s'appelle « Le grain de la voix », parle de la voix au téléphone, de cette voix qui susurre dans le combiné téléphonique et qui arrive dans l'oreille comme une sorte de caresse à distance. Et l'on pourrait parler aussi du téléphone au théâtre, véritable innovation dans l'art de la mise en scène. Il introduit sur scène un nouveau personnage, invisible. Il introduit physiquement l'invisible !... Dès 1880, le téléphone apparaît au théâtre et devient un moteur, si j'ose dire, à rebondissements ! Souvenez-vous du texte de Jean Cocteau, « La Voix Humaine », qui date, je crois, de 1930. Une femme, seule sur scène, parle au téléphone avec son amant. Elle parle pendant une heure. Cocteau n'a écrit que ce que dit la comédienne, bien entendu. Et ce qui est extraordinaire, c'est que chacun d'entre nous, chaque spectateur imagine l'intégralité des réponses. Et n'oublions pas le cinéma ! Dans le cinéma muet, il y a énormément de conversations téléphoniques. Très vite et pour longtemps, on pourrait dire « pour toujours », le téléphone devient un objet de cinéma. Il y aurait mille et une choses à dire sur le téléphone. Sur la présence singulière de la voix. Sur le mystère d'une voix au téléphone. Sur le grain de la voix ! Souvenez-vous de ces premières images d'« Ascenseur pour l'échafaud » de Louis Malle, avec ce plan de la bouche de Jeanne Moreau qui parle au téléphone... Il y a la musique de Miles Davis, et ce mouvement des lèvres qui dessinent des mots, qu'on imagine être des mots tendres, c'est merveilleux !...


Ascenseur pour l’échafaud - Affiche originale du film - source: www.affichescinema.com.

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