L’histoire des télécoms, #2 : le téléphone

Une interview de Patrice Carré sur l’épopée du téléphone, de ses inventeurs à ses premiers usages

Le théâtrophone ou le téléphone de loisir

Dans cette histoire du téléphone, apparaît en France un curieux instrument qui s'appelle le théâtrophone, de quoi s'agissait-il ?

En 1881 a lieu à Paris la première exposition entièrement consacrée à l'électricité. C'est Adolphe Cochery, le premier titulaire du portefeuille des Postes et Télégraphes, qui est à l'origine de cette manifestation. Donc, en 1881, il décide d'organiser, d'une part, un congrès des électriciens, où tous les électriciens du monde vont se rassembler et vont commencer à réfléchir sur un vocabulaire commun, sur des normes communes, et, d'autre part, une exposition grand public. C'est dans le cadre de cette exposition qu'Edison va pour la première fois montrer au monde la puissance de sa lampe à incandescence, que Siemens va installer sur le Champ de Mars un premier chemin de fer électrique, et où sont présentés les premiers ascenseurs, etc. Parmi les stands, il y a celui de la Société Générale des Téléphones. L'ingénieur en chef de la SGT, Clément Ader, qui était par ailleurs un pionnier de l'aviation, veut démontrer que le téléphone est aussi « grand public ». Il fait donc relier les appareils de téléphone qui sont sur le stand à l'Opéra et à l'actuelle Comédie Française. C'est une véritable opération de marketing. Sur le stand de la SGT, les visiteurs de l'exposition entendent en direct et en stéréo les concerts de l'Opéra et les pièces de ce qui s'appelle encore le Théâtre Français... C'est un succès de communication considérable. La presse s'en empare, écrit des articles dithyrambiques sur ce qu'est, à son avis, le téléphone, à savoir un objet de divertissement.


Clément Ader.


L’exposition internationale d’électricité de 1881 à Paris.

Cette réaction de la presse montre bien le hiatus entre cette popularisation et cet autre aspect du téléphone, objet technique destiné au marché professionnel...

Effectivement, le téléphone est utilisé d'abord pour des applications professionnelles. Et ce sera vrai dans tous les pays. Les premiers abonnés sont des hommes d'affaires, des magasins, des banques... C'est le marché professionnel, disons, pour simplifier les choses, qui le premier va trouver dans le téléphone un subsitut au télégraphe. Et puis il y a cet autre aspect du téléphone perçu comme un gadget. D'emblée, les compagnies de téléphone cherchent à séduire le grand public. Bell, d'ailleurs, pour trouver des actionnaires et vendre son téléphone, organisera des tournées de démonstration, des sortes de « road shows » sur le territoire américain. Il faut imaginer Watson jouant de l'harmonium quelque part dans un coin, à distance, et Bell démontrant au public qu'il est possible grâce au téléphone d'entendre l'harmonium. Ensuite, bien entendu, la démonstration prend un tour plus sérieux, plus raisonnable, mais enfin !... Il y a dès l'origine ce côté « entertainment ». Et c'est à double tranchant. Parce que des personnes vont se dire : Eh bien, il y a d'un côté le télégraphe électrique qui est un instrument vraiment utile et de l'autre le téléphone qui est une sorte de jouet électrique ! Et cet aspect, on le retrouve dans le théâtrophone. Là encore, il y a cette ambiguïté. D'un côté, on peut dire que l'aspect utilitaire l'emporte, il s'agit d'accéder chez soi aux spectacles du Théâtre Français ou d'entendre un opéra, mais de l'autre, clairement, la dimension de divertissement existe. Cette double nature du téléphone, outil de communication et objet de loisir, a des résonnances très actuelles.


Affiche Théâtrophone.

Au fond, avec le théâtrophone, on assiste au niveau culturel à un renversement de modèle. On passe d'un modèle de type aristocratique, celui décrit par Proust, à celui d'une culture de masse...

Oui. À partir de ces années 1880, on assiste à une démocratisation de la culture. La presse est florissante, on achète des reproductions d'œuvres d'art, on se presse aux expositions, on prend des leçons de piano, etc... Bien entendu, il y a des gens très pauvres qui n'ont pas accès à tout cela. Néanmoins, il y a cette émergence dans la société d'une moyenne bourgeoisie qui s'ouvre à la culture. Auparavant, écouter un concert chez soi ou assister à une représentation théâtrale à domicile, ce n'était possible que pour quelques priviliégiés. Le salon des Guermantes en est un parfait exemple. Or, là, pour la première fois, avec le théâtrophone, via un objet technique, en l'occurrence le téléphone, 40 ans avant l'invention de la télégraphie sans fil et de la radiodiffusion, on voit poindre ce que pourrait être de la télédiffusion ! Il y a cette idée d'un appareil technique qui sera un appareil de divertissement ! Dans ces années 1880, on rentre, me semble-t-il, dans ce que Dominique Wolton appelle l'individualisme de masse. On assiste aussi aux prémices de la société de consommation. Que sont ces grandes expositions universelles ou industrielles, sinon des tests majeurs de ce que va être la consommation de masse ? On vit donc les débuts d'une massification qui s'inscrit dans le contexte démocratique de la IIIème République, du moins en France. Le théâtrophone, à mon sens, symbolise très bien cette période.

Cette expérimentation du théâtrophone va-t-elle avoir une suite ?

Une compagnie va être fondée, la Compagnie du Théâtrophone. Celle-ci va trouver quelques abonnés à partir de l'Exposition Universelle de 1889. Elle va vendre son service à un certain nombre d'abonnés, dont Marcel Proust faisait partie. Et cette Compagnie du Théâtrophone va peu à peu tomber en désuétude. A partir des années 1920, la radiodiffusion va naturellement jouer le rôle que le théâtrophone voulait jouer. Mais surtout, et là aussi c'est très intéressant, très contemporain, d'emblée elle ne va pas savoir régler les problèmes de droits d'auteur, problèmes qui étaient et qui sont toujours très complexes. Comme quoi des problèmes très actuels ont des racines très anciennes... L'avenir, si l'on peut dire, vient de loin !

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