L’histoire des télécoms, #2 : le téléphone

Une interview de Patrice Carré sur l’épopée du téléphone, de ses inventeurs à ses premiers usages

Un nouvel outil, une nouvelle liberté d’usage

Bell et Edison envisageaient-ils le futur de leur invention, avaient-il l'un et l'autre une vision de ce que serait dans l'avenir le téléphone ?

Il existe un texte de Graham Bell absolument remarquable. Bell est invité en 1879 ou 1880 à prononcer une conférence en Angleterre. Dans ce texte, Bell imagine clairement un réseau de téléphone qui serait un réseau mondial ! Un réseau mondial où il y aurait des connexions dans toutes les demeures. Un réseau si développé, si simple, si évident et si peu cher que tout le monde pourrait y avoir accès... Il a une vision qui d'emblée est une vision de grand système technique. Même si, à l'époque, il n'a évidemment pas toutes les « briques » techniques permettant de le réaliser, et on verra qu'en termes d'affaiblissement du signal, de transmission, de commutation, etc, combien les choses seront complexes... Mais dès les premières années, et c'est remarquable, il imagine un réseau mondial, profitable à tous ! Le texte est très beau, très brillant, très intelligent.
Par ailleurs, Edison va avoir une idée intéressante : graver des messages personnels sur des instruments qu'il avait mis au point, sur les fameux rouleaux Edison, ancêtres de l'enregistrement sonore, ancêtres du disque... Il s'agissait ensuite de transmettre ces rouleaux via la poste afin de donner des informations à caractère privé, à caractère intime... Déjà, par ce projet, Edison pose la question des avantages de l'oralité par rapport à l'écrit, la transmission sonore transformant ainsi le champ relationnel, voire l'intégralité du champ social. Et ça, en histoire culturelle, c'est passionnant !


Boîtes de rangement des cylindres pour Rouleau Edison.

Dans quel sens peut-on parler de transformation du champ social ?

Du point du vue de l'histoire culturelle, le fait que le téléphone naisse et « prenne » aux Etats-Unis a beaucoup de sens. On est au début des années 1880, on est à New York. Souvenez-vous de Dos Passos, souvenez-vous de « Manhattan Transfert »... Nous sommes à ce moment précis où aux Etats-Unis arrivent des vagues et des vagues d'émigrés. Il y a ceux qui sont venus d'Irlande, bien entendu, après la grande crise des années 1848-1850, mais il y a aussi ceux qui viennent du sud de l'Italie, ceux qui viennent d'Ukraine, de Russie, qui fuient l'antisémitisme virulent de ces années-là en Europe centrale... Et ces populations vont commencer peu à peu à maîtriser cette langue nouvelle qu'est l'anglais. Mais savoir quelques mots en anglais ne signifie pas pour autant qu'on soit capable de les écrire. Or le téléphone et tout ce qui touche à la transmission sonore permet une liberté d'usage tout à fait inédite. Soudain, je peux communiquer - avec une entreprise, avec une administration, avec un futur employeur -, je peux, avec un téléphone, m'exprimer avec des mots simples, directement, même avec un anglais un peu rudimentaire. Le téléphone permet de dépasser ces clivages et introduit, je crois, une nouvellle socialité...


Ellis Island.

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