L’histoire des télécoms, #2 : le téléphone

Une interview de Patrice Carré sur l’épopée du téléphone, de ses inventeurs à ses premiers usages

Un télégraphe «qui parle»

Qui était Graham Bell ? D'où vient son intérêt pour la télégraphie et la transmission de la voix ?

Le père de Graham Bell exerçait la profession de professeur pour les malentendants. Celui-ci avait même écrit un petit ouvrage qui s'appelle «Visible speach» («Parole visible»), où il s'interroge sur les modes de communication que l'on peut avoir avec des personnes qui souffrent de surdité. Dès l'origine, de par son milieu familial, Alexander Graham Bell est donc sensibilisé à la question de l'audition... Il va faire des études en physiologie vocale. Il va même l'enseigner et, parallèlement, va s'intéresser à la télégraphie et à l'électricité. Il a donc une double formation. Comme le montre sa correspondance, il a une réflexion théorique et pratique relativement importante dans le domaine du fonctionnement de l'oreille : comment fonctionne un tympan, quel est le niveau de vibration des membranes, etc..., et d'autre part il s'intéresse à l'électricité. Et la manifestation numéro 1 de l'électricité, à l'époque, c'est la télégraphie ! Dans les années 1870, Bell fait donc partie de ces savants qui s'intéressent à la télégraphie et particulièrement à cette question qui taraude un certain nombre de télégraphistes et qui sera au cœur de toutes les technologies de télécommunication : est-il possible de faire passer au même moment sur le même support un certain nombre de signaux et donc de faire passer plusieurs messages ?


1876 - Bell parlant dans son téléphone.

Il y a cette rencontre étonnante avec Hubbard, son beau-père, qui va devenir son mécène...

En effet. A Boston, Graham Bell enseigne dans une institution pour sourds et muets. Et, le hasard faisant bien les choses, il a pour élève une dénommée Mabel Hubbard dont il va tomber amoureux. Or il se trouve que le père de Mabel, Gardiner Greene Hubbard, est l'un des sponsors de cette institution. C'est un grand juriste. Il a également des responsabilités politiques. Il s'interrroge notamment sur les monopoles aux Etats-Unis. Il a en ligne de mire le monopole de la grande compagnie de télégraphie électrique, la Western Union Telegraph Company, qui, après la guerre de Sécession, a racheté peu à peu toutes les compagnies de télégraphie aux Etats-Unis. Hubbard est tout à fait hostile à ce type de monopole exercé sur le continent américain par une seule compagnie privée. Graham Bell et Hubbard ont donc, d'un certain point de vue, cet intérêt commun : la télégraphie... Bell explique à son futur beau-père qu'il est en train de travailler sur une sorte d'oreille artificielle, sur la reconstitution de l'oreille humaine combinée à la télégraphie électrique. Tout cela reste imprécis. Bell est encore incapable de formuler clairement sa démarche, rien n'est vraiment conceptualisé mais Hubbard en perçoit l'intérêt. Il devient en quelque sorte le sponsor de Bell. Il lui offre les moyens financiers de mener à bien ses recherches tout en lui offrant, si l'on peut dire, la main de sa fille.


Système Bell – 1877.

Et c'est en 1876 que se déroule cette scène légendaire de la première audition ou réception téléphonique...

Oui. Vérité ou légende, au fond, qu'importe !... La légende fait partie de l'Histoire, et, en tout cas, elle y a sa place, toute sa place ! Ce fameux jour du mois de février 1876, dans cet appareil étrange qu'il a mis au point, relié à un autre appareil du même type, qui tient du télégraphe sans être un télégraphe, de l'oreille humaine sans être une oreille humaine, Bell entend soudain et par hasard son assistant Thomas Watson parler au dernier étage de la maison alors qu'il se trouve, lui, au rez-de-chaussée. Et se déroule ensuite cette toute première conversation téléphonique où Bell dit à Watson, distinctement : « Monsieur Watson, venez ici. » Et Watson arrive, en disant : « Je vous ai entendu dans l'appareil ! » L'expérience va être renouvelée à plusieurs reprises et sera attestée par des témoins. Quelques jours plus tard, Bell dépose au bureau des patentes de New York un brevet qui s'appelle « Improvements in telegraphy » (« Perfectionnements en télégraphie »). Hubbard est tout de suite convaincu de l'importance de l'invention conçue par son gendre. Tous deux, dans un premier temps, prennent contact avec Wiliam Orton, le patron de la toute puissante Western Union et lui font une proposition de vente. Orton regarde un peu dédaigneusement ces deux personnages qui viennent le déranger et leur dit en substance : « Ecoutez, c'est bien gentil votre truc mais c'est un jouet pour les enfants, ce n'est pas du tout sérieux, alors, rentrez chez vous ! » Aussi, après quelques mois de réflexion, Bell et Hubbard vont fonder une première compagnie et trouver à Boston et dans les environs des clients intéressés par ce télégraphe «qui parle».


Ecouteurs Bell (1877) - © France Telecom.

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