L’histoire des télécoms, #3 : l’ubiquité

Une interview de Patrice Carré sur la notion d’ubiquité, au cœur de l’histoire des nouvelles technologies.

L’exemple du Point Visio Public ou quand l’ubiquité par l’image est utile

En quoi consistent ces Points Visio-Publics ? En quoi diffèrent-ils du visiophone ?...

Ce sont des bornes qui permettent d'installer un écran, qui est donc un écran de taille réelle, c'est-à-dire qu'on a le buste complet d'une personne avec son visage en grandeur réelle. De plus, ces bornes possèdent un certain nombre de fonctions annexes qui permettent d'envoyer des documents, de les certifier, etc. Ainsi, pour des zones très enclavées, des zones de montagne, des zones difficiles d'accès, on peut établir des relations entre des citoyens qui se trouvent dans des villages isolés, entre des services publics parfois très éloignés... Des enquêtes ont montré qu'une fois passé l'effet de surprise, l'effet de découverte, les gens oublient complètement l'objet technique. C'est-à-dire, comme dirait Nicolas Dodier, oublient l'étrangeté anthropologique de l'objet technique !... On a face à soi «quelqu'un», et non pas une image. On est dans une relation individualisée qui transcende l'outil technologique comme la distance géographique. On a un guichetier avec qui on converse en face en face alors qu'il est à 200 ou 300 kilomètres ! On retrouve cette notion de vérité dont on a parlé avec la voix, et qui visiblement ne marchait pas avec les premières expériences de visiophonie, notamment par le mobile 3G. Je ne m'interroge pas sur la réalité de ma présence à distance, elle est acceptée d'emblée, elle est là, la situation est vécue comme vraie !... Et ce phénomène se passe avec le Point Visio-Public comme avec d'autres nouveaux systèmes de type téléprésence, qui sont tout sauf des divertissements. On pourrait parler - et ce serait évidemment un paradoxe - d'ubiquité «naturelle». Et là, je pense qu'on a des applications réelles et très concrètes de la visiophonie.


Point visio public.

Le fait que le corps soit en grandeur réelle nous renvoie à cette notion de proximité et donc de réalité acceptée, c'est-à-dire à la question de la vérité qui existe naturellement avec la voix au téléphone. L'ubiquité, qui ne peut exister que par la technique, qui est donc une ubiquité «technicisée», implique paradoxalement l'oubli de la technique...

Absolument. Et c'est sans doute l'une des raisons essentielles de l'apparent non succès du visiophone. Je vais donner un exemple très concret. La première fois qu'on a fait ces expériences de Point Visio Public, c'était dans le Lot. On avait constaté que dans la région de Figeac, il y avait des gens qui habitaient à 20, 30, ou 40 kilomètres de Figeac, et qui devaient s'y rendre !... Et lorsque vous connaissez la géographie du coin, se rendre à Figeac, chef-lieu d'arrondissement du département du Lot, quand vous habitez à 40 ou 50 kilomètres de distance, cela peut prendre 2 heures, 3 heures, voire plus !... Suivant la météo, s'il pleut, s'il neige, suivant l'état des routes, les variations de temps de trajet peuvent être considérables !... Concrètement, on avait constaté qu'un certain nombre de personnes qui avaient besoin des services de l'ANPE n'allaient plus à leurs rendez-vous et préféraient - si tant est qu'on puisse utiliser ce terme - perdre leurs droits plutôt que d'affronter l'état des routes, le stress de la conduite, la fatigue, etc. Sans parler de l'aspect financier de la question. L'essence coûte cher, de même que l'entretien d'un véhicule, c'est une évidence pour tout le monde. Quand on a installé ces Points Visio Publics, on s'est rendu compte de l'augmentation sensible des rendez-vous. Les gens se rendaient à la mairie du village où était installé le PVP, c'est-à-dire à deux pas de leur lieu d'habitation, et pouvaient ainsi converser avec l'agent de l'ANPE ou de tout autre service public de Figeac, et ceci de manière très décontractée, plus ouverte, disons, plus confiante, de façon très naturelle ! Les gens oubliaient totalement les caméras, oubliaient totalement l'aspect technique du procédé. Ils vivaient un échange réel et nécessaire. Aujourd'hui on recueille des témoignages de ce type en Auvergne ou dans la Manche, collectivités qui, elles aussi, déploient pour leurs concitoyens le PVP...
A mon avis, mais ceci n'engage que moi, le présent et l'avenir de la visiophonie sont, me semble-t-il, dans ce type d'application. On retrouve la notion d'ubiquité maîtrisée. Je crois qu'il faut une utilité. Et cette utilité, en effet, ne peut transiter que par l'oubli de la technique. Si la technique s'efface pour le consommateur... Alors, c'est simple, c'est «naturel»...

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