L’histoire des télécoms, #3 : l’ubiquité

Une interview de Patrice Carré sur la notion d’ubiquité, au cœur de l’histoire des nouvelles technologies.

De «l’homme prothétique» de Freud au 11 septembre 2001

De l'ubiquité, on pourrait dire que c'est la multiplication de nos «sculptures virtuelles», au sens d'une multiplication de nos représentations, construites par nous-mêmes, et qui deviennent de plus en plus tangibles, donc réelles...

Tout cela me fait penser à un texte de Feud dans «Le malaise dans la culture», qu'on traduit souvent en français par «Le malaise dans la civilisation». Freud y parle - entre autres - de la technicisation de la société. Il écrit ce texte en 1929, c'est-à-dire à un moment où se diffusent l'automobile, la radio, le téléphone, etc. Il s'agit d'un très grand texte et Freud y dit des choses d'une très grande force. Il s'interroge notamment sur des mutations, liées à la technique, que l'on pourrait qualifier d'anthropologiques : «Avec les lunettes, il corrige les défauts de la lentille de son œil, avec le télescope il voit à des distances lointaines ... A l'aide du téléphone il entend de loin à des distances que même le conte respecterait comme inaccessibles... L'homme est, pour ainsi dire, devenu une sorte de dieu prothétique, vraiment grandiose quand il revêt tous ses organes adjuvants...»


Sigmund Freud.

L'homme à venir sera un homme prothétique, c'est à dire qu'il sera fait de prothèses, ou plus exactement qu'il se prolongera par des prothèses, c'est à dire par la technique... On sait bien depuis Leroi-Gourhan que l'objet technique est une prothèse ; l'outil, c'est ce qui permet effectivement de prolonger le corps humain... Mais, là, il y a cette idée que l'objet technique qui amplifie mes capacités, me donne un pouvoir de l'ordre de l'ubiquité, c'est-à-dire de l'action à distance, qui me projette en quelque sorte hors de mon corps. Sauf à entrer dans les domaines du mythe, de la croyance religieuse et de la magie, il n'existe pas pour l'homme d'autres possibilités d'ubiquité que celle-là... Pour ce qui est de l'histoire, de l'histoire des faits, de l'histoire de la civilisation matérielle, pour employer une expression de Fernand Braudel, la manifestation de l'ubiquité transite par la technique. Elle n'est rendue possible que par ces techniques qui sont des prothèses, et notamment par l'électricité. Grâce aux applications de l'électricité, on a bien ce prolongement de l'être humain et cette possibilité justement d'être dans l'ubiquité, une ubiquité contrôlée, une ubiquité technicisée.


"Correspondance Cinéma - Phono - Télégraphique ", Vuillemard - 1910 (Paris, BNF).

Sur ce registre des innovations techniques, la radio, la photographie et le cinéma ne participent-ils pas eux aussi de cette ubiquité ?

Naturellement. On a en 1876 le téléphone. Et puis 20 ans après, en 1896, à la fois la TSF, la télégraphie sans fil et le premier moteur à explosion. Mais, entre temps, il se passe évidemment plein de choses, dont notamment en 1895 l'invention du cinéma par les frères Lumière. Et en accélérant un peu notre cheminement, on a les années 1920, les «roaring twenties» comme disaient les Américains, les années vingt rugissantes, où la diffusion sonore prend son essor «de masse» avec le 78 tours puis au début des années trente avec le cinéma parlant ! Et puis nous avons effectivement le cinéma, la massification du cinéma, la multiplication des cinémas de quartier, la multiplication des photographies dans les journaux, le bélinographe de Belin, la téléphotographie, etc. Au début des années 1930 dans l'histoire culturelle française, il y a quelque chose d'incontournable, c'est le Tour de France !... On peut avoir l'étape presque en direct, grâce à la radio, et quasiment au même moment dans le journal on a la photographie du vainqueur de l'étape du jour !... Sans parler des actualités filmées !... Plus on avance vers notre histoire contemporaine, plus on constate la banalisation d'une certaine forme d'ubiquité technique, de présences multiples via le son et l'image, la télévision y jouant un rôle fondamental. Les deux exemples les plus connus (qui sont, temporellement, sur le plan de l'usage des techniques deux étapes tout à fait distinctes) de cette capacité à vivre par le récepteur de radio ou de télé, en direct ou avec un léger décalage dans le temps, un événement à distance sont l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy le 22 novembre 1963 et l'effondrement des deux tours du World Trade Center le 11 septembre 2001. On pourrait également citer la chute du Mur de Berlin en novembre 1989 ! D'une certaine façon, toutes les caméras du monde étaient présentes ce jour-là, puisque les mêmes images étaient simultanément relayées dans le monde entier. Et là, c'est l'exemple même de l'ubiquité. Les distances géographiques et temporelles sont annulées. L'événement se vit en plein jour ou en pleine nuit, selon l'endroit du monde où l'on se trouve... Et c'est un événement mondial. Qu'on soit à Kuala Lumpur, à Paris, à Chicago ou à Djakarta, à Dakar ou à Brisbane... il est présent, au sens physique du terme, il est là !...


Le bélinographe, un système capable d'envoyer des photographies à distance.


L'attentat du 11 septembre 2001, en "live" à la télé.

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