L’histoire des télécoms, #3 : l’ubiquité

Une interview de Patrice Carré sur la notion d’ubiquité, au cœur de l’histoire des nouvelles technologies.

Ubiquité et utopies

Ce qui s'invente, dans ces années 1880, c'est la vitesse, le déplacement sous toutes ses formes...

Il y a quelques années, alors que je travaillais sur l'histoire de l'électricité, pour un livre écrit avec Alain Beltran qui s'appelle «La fée et la servante», je m'étais beaucoup interrogé sur l'iconographie autour de l'électricité... L'une de ses représentations, je dirais quasiment stéréotypée, c'est bel et bien la fée électricité ! Or la fée électricité vainc la distance mais aussi le temps. Elle vainc le temps en ce sens qu'elle permet d'éclairer le jour comme la nuit. Le jour et la nuit n'ont plus de frontière, d'une certaine façon ne sont plus distincts. Mais l'électricité permet aussi de vaincre les distances ! C'est la vitesse de la lumière, la vitesse électrique comme on disait alors avant de dire... le temps réel (mais qu'est ce qu'un temps irréel?)


Illustration d'Albert Robida.

Ce stéréotype de la fée incarnant l'électricité, qui évoque à la fois vitesse, invisibilité et légèreté, nous renvoie, je crois, à l'ubiquité. En outre, je me souviens d'un mot de Victor Hugo. Il visite l'exposition Internationale d'électricité de 1881 à Paris, au soir de sa vie, et déclare à un journal, dans un raccourci assez saisissant : «L'électricité qui a produit par la création du télégraphe une sorte d'élargissement de la patrie, lui donnera l'étendue du globe. Nous aurons la patrie partout. L'audition, la vision des milieux aimés pourront être, d'un geste, transportées au loin. Suppression complète de tous les exils et, par suite, solution de la question sociale...» Il associe donc la rapidité, l'éclatement des distances - on ne sait pas stocker l'électricité mais on sait la transporter - à la transformation du monde du travail. Je ne vous apprends rien : la question sociale est centrale à l'époque. C'est la naissance du prolétariat, avec tout ce que cela implique. Ce sont ces grandes usines, ces grands complexes industriels où se regroupe une main-d'œuvre considérable. Ce que Victor Hugo perçoit c'est que l'annulation des distances peut résoudre des problèmes sociaux... Autrement dit : qu'il pourrait ne plus être nécessaire demain pour travailler de se regrouper dans d'immenses usines, qui supposent de longs parcours, qu'il pourrait être possible non seulement de se parler grâce au téléphone mais... d'agir à distance !


Victor Hugo.
   

L'Exposition internationale d'électricité - Paris, 1881 (in La Nature, 1881).

Le téléphone comme l'énergie électrique, transportable partout, alimentent donc une certaine recherche d'utopie, voire la possibilité de modifier totalement la structure même du travail ?

Absolument. C'est exactement ça. Et on retrouve cette idée chez de nombreux auteurs à la fin du XIXème siècle et au début du XXe ... Prenez l'exemple de Kropotkine ou de Zola. Pierre Kropotkine, qui est un anarchiste, publie en 1910 un livre intitulé «Champs, usines et ateliers ou L'industrie combinée avec l'agriculture et le travail cérébral avec le travail manuel». Il y dit, entre autres, que grâce à l'électricité, grâce au transport de l'énergie électrique, on va pouvoir faire éclater ces grandes unités de production, ces «bagnes ouvriers» - c'est une expression utilisée à l'époque - que sont les grandes usines dans lesquelles se regroupe le prolétariat. On va pouvoir ainsi recréer un peu partout des petites unités de production, recréer les communautés originelles. On retrouve là de vieilles idées qu'on trouvait chez Engels, ou à l'origine du communisme utopique... Et Émile Zola, dans un roman qui s'appelle «Travail», datant de 1901, explique comment un jeune ingénieur qui s'appelle Froment, ce qui est évidemment très parlant en soi, va révolutionner la production dans une zone géographique où il y a des fonderies qui fonctionnent encore à la vapeur, et créer une nouvelle communauté de travail plus solidaire. Il y a d'un côté la déjà vieille énergie, lourde, statique, utilisant la vapeur, et de l'autre la nouvelle énergie, l'électricité... C'est un mouvement de l'un à l'autre, mais aussi un combat. L'électricité est une force nouvelle, qui participe aussi d'une utopie politique. A partir du moment où je sais transporter de la force au loin, en l'occurrence la force électrique, je permets l'éclatement de l'unité de production. La production devient possible en plusieurs endroits au même moment et permet de repenser la manière de travailler et de vivre ensemble... On voit donc se dessiner une forme d'ubiquité qui, au-delà de la vitesse, touche dans ce cas précis au champ politique, à la transformation sociale... Or, quand Alvin Tofler publie son ouvrage «Le choc du futur» en 1972, il estime que les technologies qui s'esquissent alors vont, à terme, permettre le retour à «l'industrie familiale» et à ces communautés qui pourraient être celles d'un temps que «nous avons perdu» mais que nous désirons encore et toujours...


Emile Zola vers 1880.


Pierre Kropotkine par Nadar.

La technologie est donc un moteur d'utopie, car elle semble concrétiser des rêves, comme ce rêve de la présence, de l'action à distance ?

Tout à fait. Il y a cet aspect utopique, incontestablement. Politique et social, certes, mais pas seulement. Je pense à ce texte de Jules Verne qui s'appelle «Le château des Carpathes». Il y relit le mythe de l'ubiquité, non seulement en termes de lieu mais de temporalité. Il est en effet possible, grâce à la technique électrique, d'obtenir le son d'une voix lointaine, géographiquement lointaine, mais également, grâce à l'enregistrement, de faire revivre la voix d'un mort. C'est un autre type d'ubiquité. Qui touche à la permanence, au dépassement du temps, de la condition humaine. Par sa voix, je fais revivre un mort, séparé de moi dans le temps. Sa voix est là, avec moi. Réelle. Hors du temps. Éternelle, en quelque sorte. En outre, rappelez-vous le texte de Proust que nous avons évoqué lors de notre dernier entretien. Proust est au téléphone avec sa grand-mère. Et il sait, il en a en tout cas l'intuition, que cette conversation qu'il a avec sa grand-mère sera la dernière. Il sait qu'il ne la reverra pas. Il sait qu'elle va mourir. Elle est épuisée, elle est malade. Et il a cette expression que je trouve superbe. Il écrit : «C'était la voix de ma grand-mère, la vraie grand-mère sans le masque de l'image.» Je pense qu'il y a là quelque chose de vraiment intéressant : la vérité transmise par la voix y apparaît comme plus forte car justement privée de l'image, ce qui interpelle la question de l'ubiquité. L'enregistrement sonore accentue encore ce phénomène, en ce sens qu'il offre le pouvoir de toujours faire revivre l'Autre, dans sa vérité immédiate, au-delà même de la disparition, donc des distances temporelles...


Le théatre chez soi par le Téléphonoscope, Albert Robida, 1883.


Affiche Phonographe Edison - 1901.

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