L’histoire des télécoms, #3 : l’ubiquité

Une interview de Patrice Carré sur la notion d’ubiquité, au cœur de l’histoire des nouvelles technologies.

Le visiophone ou l’ubiquité par l’image

Si, comme on l'a vu, le téléphone a été sans doute l'incarnation la plus forte de l'ubiquité, comment expliquer l'échec du visiophone ?

Tout d'abord il ne faut jamais - vraiment jamais ! - parler d'échec et surtout pas d'échec dit définitif (et dans échec il y a toujours un peu cette idée) quand on connaît un peu l'histoire des techniques. Car ce qui ne semble pas «marcher» à un moment T, marchera (ou ne marchera pas ?) dans un autre contexte...
Ceci dit, si je voulais faire une pirouette proustienne pour tenter de comprendre la difficulté du visiophone à percer dans le grand public, je dirais qu'avec lui on avait le masque sans peut-être avoir envie du masque. On avait envie d'avoir le vrai, donc la voix (alors même que cette voix, via le téléphone, passait encore avec un son déplorable dans les années 1920) !... La visiophonie, en fait, est contemporaine de la télévision. Les premières expériences se font dans les années 1930. En Angleterre, d'abord, avec John Logie Baird, l'inventeur du téléviseur, puis en France avec l'ingénieur René Barthélemy qui réussit pour la première fois à retransmettre une image de 30 lignes entre Montrouge et Malakoff en banlieue parisienne. C'est en 1935 puis en 1937 que se déroulent les premières émissions régulières de télé... Entre parenthèses, à l'époque, les gens (quelques centaines !) qui regardaient la télévision, on les appelait des télévoyeurs, ce qui est assez révélateur ! Ces premiers postes de télévision, assez énormes, ne disposaient que d'un tout petit écran et ressemblaient, de fait, à un écran de visiophone. D'où l'utilisation massive des gros plans dans le traitement de l'image télévisée... Or, en 1937, lors de l'Exposition Universelle à Paris, au stand de la Reich Post, la Poste du Reich, on exécute des démonstrations de téléphone avec de l'image. De plus, on sait que des expériences concrètes sont menées à Berlin et à Hambourg... Mais tout cela reste au stade expérimental. La question des débouchés commerciaux ne se pose d'ailleurs pas. On est dans une période de monopole total, et chacun connaît la suite tragique des évènements. On sait donc qu'il y a ces expériences en 1937. Et puis après, silence radio, on n'en parle plus. En tout cas, je ne vois plus de traces de la visiophonie. Et puis on en reparle dans les années 1960, dans les Bell Laboratories.


Téléviseur de Baird.


Revue "Le Petit Inventeur", 1929.


"Picturephone" d'AT&T présenté à la foire mondiale de New York en 1964.

C'est assez réjouissant de retrouver ici le nom de Graham Bell, mais cette fois associé au visiophone...

Bien sûr. Mais on pourrait aussi citer à nouveau Robida, Albert Robida et son téléphonoscope qui était en quelque sorte le précurseur du visiophone ! Comme je crois l'avoir déjà dit, dans cette histoire des télécommunications, l'avenir vient de loin !... Donc, dans les laboratoires Bell, on démontre que l'on peut faire se rencontrer une télévision et un téléphone. Et ça fonctionne. On sait faire. Mais, une fois de plus, ça disparaît assez vite. Et puis, dans les années 1970 on revoit ça au CNET, au Centre National d'Études des Télécommunications qui dépend de France Télécom (à l'époque la DGT). Il me semble même qu'il existe dans ces années un réseau de visiophonie au Ministère des PTT, à la direction générale des télécoms. Sur le bureau du directeur général et de quelques-uns de ses adjoints, il y a des visiophones. Ce sont des instruments assez beaux, d'ailleurs, beaux et étranges, très singuliers, avec des écrans assez longs, profilés, qui font penser à des instruments de science-fiction... Et puis, au début des années 1980, il y a cette expérience qui s'appelle «Visage» qui donne lieu à des démonstrations publiques de visiophonie. Il y a même une démonstration célèbre où Louis Mexandeau, alors ministre des PTT, présente à François Mitterrand, président de la République, un visiophone. De fait, on se remet à parler de visiophonie dans les années 1998, 1999 et 2000, avec la promesse du mobile 3G, le mobile de troisième génération, alors que l'on prépare le lancement de l'UMTS, l'Universal Mobile Telecommunications System !


Démonstration du "vidéophone" de Bell Canada en mars 1971.
   

"Visiphone", CIT-Alcatel, 1969.

Pour ma part, il me semble que cette promesse de visiophonie sur les mobiles 3G était plus tardive. Je la situerais autour de 2003... du moins en Europe où la 3G a été lancée bien après au Japon...

Au niveau commercial, c'est exact, mais cela signifie qu'effectivement la promesse de la 3G, du côté plus prospectif de l'opérateur, est née bien avant, entre 1998 et 2000. Pour revenir encore plus en arrière, dans la seconde partie des années 1990, on assiste au déploiement massif du téléphone mobile. La phrase rituelle devient : «Salut, où es-tu ?» Ou plutôt : «Salut, t'es où ?». Le «T'es où ?» remplace le «Ça va ?» du téléphone fixe, mettant en scène une situation d'ubiquité géographique... La localisation devient la clé de toute conversation. Lorsque se lance la 3G, on imagine que chacun se dira : «Tu me vois ?»... Il existe alors des films publicitaires pour la 3G qui utilisaient la visiophonie comme argument d'appel.
Puis, après la canicule de 2003 notamment, plusieurs expérimentations ont lieu de nouveau avec le visiophone fixe. Des communes rurales, je pense notamment à des expériences en Vendée - relatées dans le Tome 1 de «Paroles d'élus» qui est un ouvrage où les collectivités locales expliquent ce qu'il est possible de faire en termes de services innovants avec les nouvelles technologies de l'information et de la communication - se dotent de visiophones pour équiper le domicile de personnes âgées ou fragilisées par la maladie ou le handicap, et ainsi les maintenir en relation avec des centres d'actions sociales.


Visiphone Orange.


Visiphonie mobile 3G.

Comment expliquer ce qui semble être, du moins pour l'instant, un "non succès" du visiophone ? L'ubiquité, dans le monde des télécommunications, ne supposerait-elle pas une certaine utilité ?

Il est très difficile d'expliciter clairement les raisons de ce non succès massif du visiophone, qui d'ailleurs n'est peut-être que tout à fait provisoire, comme pourrait le montrer le tout récent succès de la visiophonie par la 3G+ en Corée du Sud. C'est peut-être aussi une question de culture... On a vu que cette histoire du visiophone, assez longue déjà, puisqu'elle remonte à la fin des années 1930, est une histoire à éclipses !... On pourrait en conclure un manque de désir de cette ubiquité par l'image. Ce qui est clair c'est que d'un point de vue grand public, le mobile 3G, le haut débit et Internet, notamment avec l'utilisation de la webcam, changent complètement la donne. Sauf que cette ubiquité-là, avec la 3G et l'image sur le mobile, n'est pas de l'ordre du dialogue, de la présence active à distance, mais du divertissement. C'est d'ailleurs très agréable de suivre en direct un match de foot sur son mobile quand on est dans une file d'attente... Là, la taille de l'écran ne joue pas. On l'oublie. On est dans la pure jouissance de l'action, on pourrait dire dans «l'œil» d'une action qui n'est pas la nôtre, dans la fascination du spectateur. A l'inverse, certaines expérimentations actuelles ouvrent de nouvelles voies à la visiophonie, mais sous une forme beaucoup plus active, et avec des images en très grand écran, comme dans une vraie présence à distance. Je pense à de nouveaux systèmes de téléprésence pour les professionnels, notamment en 3D, mais surtout à ce qu'on appelle le Point Visio-Public, ou PVP, qui est d'abord un système socialement utile.

Commentaires