L’histoire des télécoms, #4 : Internet

Une double interview de Patrice Carré et Ariel Kyrou sur l’histoire et la préhistoire de l’Internet

Petite préhistoire de l’Internet

Peut-on dire d'Internet qu'il est l'enfant de la guerre froide ?

Patrice Carré - D'une certaine façon, oui, dans la mesure où, non pas l'Internet lui-même en tant que réseau mais l'organisme qui va permettre la naissance d'une réflexion sur tous ces sujets-là, est issu de ce contexte historique. A la suite du succès du Spoutnik, placé en orbite autour de la terre le 4 octobre 1957 par l'URSS, le président des États-Unis de l'époque, Eisenhower, décide la création de l'ARPA (Advanced Research Project Agency). Il s'agit d'une organisation rattachée au département de la Défense dont le but est très explicitement de rattraper le retard américain sur les Soviétiques dans plusieurs domaines : celui des lanceurs, celui des satellites, et enfin dans un domaine qui est tout à fait balbutiant à l'époque, celui de la recherche informatique. Après l'élection de John Fitzgerald Kennedy, en 1960, à la présidence américaine, les aspects satellites et lanceurs seront confiés à une nouvelle agence, la NASA, que tout le monde connaît. L'ARPA, quant à elle, va continuer à travailler sur ces problématiques de recherche informatique. Au début des années 1960, plusieurs travaux sont menés, notamment au MIT (Massachusetts Institute of Technology). Et puis surtout il y a les travaux à la fois de l'ARPA et d'un certain Paul Baran à la Rand Corporation, agence d'études qui travaille pour l'US Air Force à Santa Monica... En 1962, c'est la fameuse crise de Cuba. Les Soviétiques y installent des missiles dirigés vers les USA, vers la Floride précisément. Des avions espions américains, les U-2, en font la découverte... Et là on passe vraiment très près d'une troisième guerre mondiale, avec des déclarations enflammées de Kennedy d'un côté, de Khrouchtchev de l'autre... À la suite de cette crise, très vive, on se rend compte que les réseaux de télécommunications (notamment le réseau d'ATT, American Telegraph and Telephon) pourraient être détruits très rapidement en cas d'attaque nucléaire. C'est dans ce contexte que Paul Baran développe l'idée de créer un réseau qui serait très différent du réseau téléphonique commuté classique...


Satellite Sputnik.


Kennedy et Krutchev.

C'est donc le contexte politique du moment, pour le moins tendu, qui permet de franchir un pas décisif au niveau de la recherche sur cette question d'un nouveau réseau de télécommunications qui deviendra l'Internet...

Patrice Carré - Là, on en est encore à la préhistoire de l'Internet. On est en 1962, dans ce contexte de crise internationale. L'affaire de Cuba met en évidence un problème de communication vital pour les États-Unis. On se rend compte que le réseau centralisé est un réseau extrêmement vulnérable : si on détruit le noyau de ce réseau, on provoque l'anéantissement de l'ensemble des communications. C'est dans ce contexte que Paul Baran va concevoir le concept d'un réseau hybride, constitué d'architectures étoilées et maillées, dans lesquelles les données vont se déplacer de façon dynamique. Il s'agit, pour simplifier, de ce qu'on appelle la commutation par paquets ou technologie du «packet switching». On peut donc dire, pour répondre à votre question initiale, que dans ces années 1960, notamment à cause de la crise de Cuba et donc plus largement de la guerre froide, avec la commutation par paquets sur le plan théorique et sur le plan expérimental, nous vivons les prémices de l'Internet...

Ariel Kyrou - Il faut préciser, pour comprendre ce dont il s'agit, que la commutation dite «par» paquets, c'est le système qui permet aux messages sur Internet de passer en une multitude de paquets par une infinité de canaux différents, au lieu de passer par une seule route avec une technologie unique. Et ça, c'est essentiel. Car c'est effectivement ce qui explique la solidité du réseau, le caractère indestructible en tant que tel de l'Internet.

Patrice Carré - Oui. En simplifiant beaucoup, on peut dire qu'avec un réseau de ce type, les données réussissent, indépendamment des encombrements ou des impossibilités du réseau, à trouver le bon chemin. Si certains des chemins sont trop embouteillés, voire détruits, et donc inutilisables, la donnée a «l'intelligence» de trouver le bon chemin qui va lui permettre d'arriver à destination. Je simplifie bien entendu à l'extrême, mais cette notion de «donnée intelligente» permet d'entrevoir, je crois, le concept élaboré par Paul Baran.


Paul Baran.


Schéma de réseaux centralisé, décentralisé et distribué selon Paul Baran.

Cette recherche expérimentale sur la commutation par paquets va donner lieu à la mise en place d'un premier réseau, connu sous le nom d'Arpanet... De quoi s'agissait-il concrètement ?...

Patrice Carré - Arpanet, comme son nom l'indique, était le réseau de l'ARPA. En 1969, les travaux expérimentaux des chercheurs de cette agence vont permettre de relier quatre universités américaines : l'Institut de recherche de Standford, l'Université de Californie à Los Angeles, l'Université de Californie à Santa Barbara et l'Université de l'Utah. Il s'agit donc de la première communication entre ordinateurs sans machine centralisée intermédiaire. Par conséquent, c'est la première application, très confidentielle, de la commutation par paquets. C'est la première mise en place d'un tout premier réseau qui constitue, pourrait-on dire, «l'archéologie» d'Internet.


Leonard Kleinrock et le IMP1, premier noeud de l'ARPANET.


Carte du réseau ARPANET en 1969.

Dans ce moment de préhistoire de l'Internet, il y a aussi cette invention du courrier électronique ou bien encore du protocole TCP/IP...

Patrice Carré - Oui. C'est en 1971 que Ray Tomlinson met au point le e-mail, ou courrier électronique. C'est également lui qui choisit l'arobase, le fameux glyphe @ comme séparateur pour les adresses électroniques. Cependant, là encore, il ne faut pas perdre de vue l'aspect très confidentiel de son utilisation. Elle ne concerne que quelques scientifiques ou ingénieurs techniciens. Nous sommes vraiment dans une période d'application ciblée, dans un environnement scientifique et universitaire, à des années lumières de ce que nous connaissons aujourd'hui. À l'époque, en 1971, il n'y a que 23 ordinateurs qui sont reliés sur l'Arpanet, ordinateurs qui se trouvent dans des universités, dans des centres ou laboratoires de recherche, on est donc bien là dans quelque chose de l'ordre de l'expérimental... Toutefois, si l'on se réfère à un ouvrage passionnant qui s'intitule «Les sorciers du Net»*, il semble que dès la campagne électorale de 1978, Jimmy Carter et son équipe avaient déjà songé à utiliser le courrier électronique comme mode de communication, ce qui est historiquement assez intéressant.

Ariel Kyrou - Effectivement. Parmi les repères intéressants, il y a aussi la date de création de CompuServe qui met en ligne un service du nom de MicroNET en juillet 1979, essentiellement à destination de chercheurs et ingénieurs en informatique et micro-informatique. C'est donc bien dans ces années 1978-1979 qu'on commence à sortir du pur anonymat de ces données échangées via les ordinateurs entre quelques rares chercheurs... Quant au protocole TCP/IP*, mis au point par des hommes comme Bob Khane et Vinton Cerf en 1973, on pourrait dire de façon très sommaire qu'il s'agit du langage permettant aux données de se comprendre et de dialoguer entre elles. C'est donc une étape technique essentielle, après l'invention fondamentale de Paul Baran. La commutation par paquets permet au réseau de se constituer, et le protocole TCP/IP, véritable pierre d'angle de l'Internet actuel, permet aux données circulant sur la multitude de chemins du réseau d'avoir un langage commun, leur offrant ainsi les clés d'un bon acheminement comme d'une bonne réception.


Vinton Cerf.


Carte du réseau ARPANET en 1975.

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