L’histoire des télécoms, #4 : Internet

Une double interview de Patrice Carré et Ariel Kyrou sur l’histoire et la préhistoire de l’Internet

Prospective politique et grilles idéologiques

Aujourd'hui, dans la mémoire collective, le Minitel «résonne» comme une invention strictement franco-française... De fait, quand on songe à l'Internet, au réseau, à ce que cela induit d'universalité, c'est un instrument qui semble quelque peu anachronique... Qu'en est-il exactement ?

Patrice Carré - Pour des raisons techniques extrêmement complexes, pour des histoires de normes, le Minitel est resté dans une sphère essentiellement française... On parle de norme X25, mais je ne saurais pas rentrer dans les détails... Il s'agit de débats techniques un peu compliqués ! En fait, au début des années 1970 se mettent en place des premiers réseaux à commutation par paquets, en France, aux États-Unis ou encore en Grande Bretagne. La norme CCITT X 25 de télécommunications par paquets est adoptée en 1976. En 1978 on ouvre en France le réseau TRANSPAC qui rapidement permet d'apporter réponses aux besoins de la téléinformatique naissante. Or à cette époque apparaissent plusieurs normes. Ainsi, en 1974, IBM annonce SNA qui est un moyen d'unifier les échanges de données du constructeur. En 1974, c'est aussi la première version opérationnelle du gateway TCP/IP. En 1976, année de la norme CCITT X25, se développe la technologie Ethernet... Il s'agit donc de débats très techniques, mais on peut, pour un historien de la société et de la culture, se rendre compte que cette effervescence intellectuelle témoigne de véritables recherches et d'un fantastique enthousiasme. On a tenté plus tard (fin des années 1980, début des années 1990) d'exporter le Minitel au Japon, aux États-Unis, mais ça n'a pas fonctionné.

En fait, ma question porte davantage sur le cadre idéologique qui a présidé à l'invention du Minitel...

Patrice Carré - A l'époque, les gens qui travaillent sur ces questions se déplacent dans une idéologie qui est une idéologie du monopole, dans le cadre de frontières nationales, avec un modèle qui est un modèle français... En tant qu'historien et connaissant un peu la période, l'ambiance culturelle, le climat intellectuel du moment, je dirais qu'à la fin des années 1970, début des années 1980, on est en France dans ce cadre intellectuel-là. C'est-à-dire très loin du cadre idéologique où nous sommes aujourd'hui. On le voit bien, d'ailleurs, que ce soit dans le rapport Nora-Minc ou que ce soit dans un livre remarquable d'Albert Glowinski, qui est un ingénieur du CNET, et qui publie en 1978 un rapport de prospective qui s'appelle «Télécoms 2000». Dans ce rapport, où il imagine le monde des télécommunications en 2000, il perçoit bien tout un tas de choses, entre autres le développement de la large bande ou la convergence. D'une certaine façon, il explose les carcans intellectuels du secteur... Mais il y a deux choses auxquelles il ne pense pas, auxquelles il ne peut pas penser - et j'ai tout à fait conscience de dire cela un peu trop vite ! - parce que sa grille de lecture, la grille idéologique dans laquelle il se déplace ne le lui permet pas, c'est, d'une part, la mobilité, l'explosion des mobiles, et d'autre part la déréglementation...
De la même façon que, dans ces mêmes années, tout un tas de gens qui font de la prospective politique se représentent les années 2000-2010 avec un bloc socialiste et un bloc capitaliste. Même un Raymond Aron n'imagine pas l'explosion de l'ex-URSS ! alors qu'il existe tout un ensemble de signaux, la guerre en Afghanistan par exemple, et que se formule tout un ensemble d'analyses sur le dépérissement de la technostructure de l'Union soviétique... L'invention du Minitel s'inscrit dans ce contexte idéologique précis. Nous vivons dans des grilles idéologiques circonstanciées, des grilles idéologiques techniques, politiques, intellectuelles, philosophiques, etc. Je ne sais pas si ce que je dis là a du sens pour répondre à votre question, mais enfin, je me permets de penser que c'est un petit bout de réponse possible.

Au fond, c'est aussi vrai pour l'Arpanet, qui naît, comme on l'a vu, dans ce contexte idéologique de la guerre froide, c'est-à-dire dans une logique de confrontation du bloc communiste et du bloc capitaliste... Personne ne pouvait prévoir l'extraordinaire développement de ce premier réseau...

Patrice Carré - Absolument. Arpanet, personne ne l'a vu venir. C'est une expérience, issue d'un contexte précis, très confidentielle, destinée d'abord aux chercheurs, aux universitaires. Et personne n'imaginait ou ne pouvait imaginer ce que cette expérience allait donner par la suite. La notion « d'inconnu » ou « d'imprévisibilité » est une notion fondamentale dans l'histoire des techniques... Comme je l'ai dit, l'innovation d'usage transcende ou bouleverse l'innovation technique. Et cela, on le voit dans toute l'histoire des télécommunications.

Ariel Kyrou - Juste un point, pour rebondir là-dessus... De manière un peu triviale, on pourrait dire que l'histoire nous fait en permanence des enfants dans le dos !... On le voit avec l'Arpanet, bien entendu, qui va donner cet enfant « majeur » qu'on appelle l'Internet, mais on le voit aussi avec le Minitel rose... qui est d'une autre nature, plus « mineure », comme la cerise sur le gâteau !... Encore que cet enfant-là révèle quelque chose de l'identité de la société de l'époque, de son rapport à la sexualité, au désir, à l'échange, plus globalement à la liberté d'agir et de penser, de rêver, de fantasmer, etc... et qui d'une certaine manière anticipe ce que nous vivons aujourd'hui massivement sur le Web.

Patrice Carré - Oui. Et l'on retrouve-là, aussi, la notion la massification. Au-delà du réseau, de son extraordinaire développement, tout ceci s'inscrit dans un phénomène historique ample, de longue durée, depuis la seconde moitié du XIXème siècle ...

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