L’histoire des télécoms, #4 : Internet

Une double interview de Patrice Carré et Ariel Kyrou sur l’histoire et la préhistoire de l’Internet

Du système kiosque au Minitel rose

Comment se passe cette première expérimentation du Minitel auprès du grand public ? Est-ce qu'elle convainc tout de suite ?

Patrice Carré - Le coup de génie, si l'on peut dire, c'est de donner en 1982 à ce petit terminal qui s'appelle le Minitel une possibilité assez extraordinaire, celle de pouvoir consulter l'annuaire téléphonique très rapidement, ce qui constitue en soi une petite révolution dans l'univers domestique. Et surtout, en 1983, la décision est prise d'offrir ce terminal gratuitement, expérience qui va être d'abord menée dans le département de l'Ille-et-Vilaine avant de s'étendre par la suite. Depuis mai 1981, le contexte politique a changé, avec un nouveau ministre des PTT, une nouvelle Direction générale des télécoms... D'où cette décision d'offrir ce terminal gratuitement. C'est un pari. C'est un choix politique et économique, qui d'ailleurs coûte cher. Et cette décision va bien entendu jouer un rôle tout à fait primordial. Elle va permettre le décollage du Minitel. En 1983, il y a 120 000 terminaux. Un an plus tard, en 1984, il y en a 531 000 ! Très rapidement, de nombreux services souhaitent «monter» sur le Minitel. Le regard de la presse change. Les journaux consacrent des reportages entiers au Minitel et à sa diffusion. À l'hostilité qui présidait au tout début de son histoire se substituent un intérêt croissant et le désir d'essayer ce nouveau mode de communication d'informations.

Le revirement de la presse est d'autant plus fort qu'il y a ce système du kiosque qui permet des rémunérations...

Patrice Carré - Oui. La question tarifaire est une donnée essentielle. Au début, le système tarifaire est assez flottant. On essaie de combiner la gratuité et l'abonnement à différents services, mais tout cela est assez flou pour le public et ne fonctionne pas vraiment. C'est au cours de l'année 1984 que le système kiosque est mis en place, initié par le directeur général des télécommunications, qui a «poussé», si j'ose dire, à la mise en place de ce système. Le système kiosque, c'est quoi ? C'est une méthode de facturation des services Minitel basée sur la durée de consultation et non plus sur la distance. C'est un système simple, facilement compréhensible : je consulte pendant plusieurs minutes tel service, ça me revient à tel coût, et qu'importe l'endroit où je me trouve. Jusqu'alors, s'agissant des télécommunications, la distance était le critère majeur. D'une certaine façon, c'était sur la distance que ce faisait le «business». Là, pour la première fois, la notion de distance est niée.

Ariel Kyrou - Avec cette question de la distance, de l'annulation de la notion de distance, on retrouve Internet. Il y a là un pont entre les deux, à souligner...

Patrice Carré - Absolument. C'est une nouveauté, culturellement en tout cas, pour l'utilisateur. Et cet effacement de la distance géographique trouvera naturellement son accomplissement avec le Web.


Le 1er numéro du magazine grand public dédié au minitel en janvier 1984.


Le télémateur illustré, magazine dédié aux serveurs télématique.

Cet accès aux services Minitel dont vous parlez, c'était le fameux 3615 ?...

Patrice Carré - La mise en place du système kiosque, cette nouvelle application tarifaire sur la durée d'utilisation et non plus sur la distance, d'une part, et l'accès à des contenus variés d'autre part, créent une sorte de cercle vertueux, une dialectique positive entre l'offre et la demande. C'est simple, ouvert, accessible et compréhensible. Et cette simplicité va inciter les clients à s'intéresser à ce nouvel outil. Il y a donc une synergie entre simplicité tarifaire et attente, désir du client. C'est, somme toute, quelque chose qui est assez classique dans le domaine des médias, mais qui prend avec le Minitel une force, une originalité fondatrice, me semble-t-il... À partir du moment où l'on ouvre le 3615, il y a une multiplication de nouveaux services, de messageries, de jeux, de services professionnels... Pour mémoire, il y avait d'un côté le 3611, le service annuaire, et le 3615 qui permettait d'accéder aux services kiosque. À partir du moment où ce 3615 est ouvert, on voit le nombre de services exploser. Il y avait 145 services en janvier 1984, 2000 en janvier 1986, 5000 en 1987, et au milieu des années 1990 il y en avait 23 000 !

Ariel Kyrou - Dont le célèbre Minitel rose, qui n'a pas du tout été anticipé par les ingénieurs qui ont créé le Minitel, et qui a été le facteur démultiplicateur le plus extraordinaire de ce média !... Pour la petite histoire, il s'agit au départ d'un détournement, ce qui est aussi un aspect très intéressant de la question. Des petits malins ont détourné une boîte aux lettres conçue pour des échanges entre médecins, à Grenoble je crois. C'était très utilitaire, pensé pour le «bien commun» en quelque sorte, et certains ont contourné cette utilité pour s'envoyer des messages «cochons»... Tout commence donc par un acte de piratage !

Patrice Carré - C'est la question banale pour les historiens de l'innovation technique et de l'innovation d'usage. Il se trouve que le consommateur est «rusé», comme disait l'historien Michel De Certeau. Et à certains moments naissent des usages qu'on n'attendait pas. Quand Graham Bell pense à son téléphone, on l'a déjà dit ici, il pense surtout à une oreille artificielle... On connaît la suite, la diffusion du téléphone aux États-Unis, etc. Très vite on utilise le téléphone pour transmettre des pièces de théâtre ou des opéras... On songe à l'utilisation du téléphone comme instrument de confession, au sens religieux du terme... Dès la fin des années 1880, est inventée la notion de «call girl»... Pour les prostituées, le téléphone devient un moyen de contact avec des clients potentiels... Quand on crée l'automobile, on ne la crée pas pour faire des poursuites entre gendarmes et voleurs !... Et les exemples pourraient se décliner à l'infini.


Publicité pour le service 3615 de feu La Cinq.


Le service 3615 de Météo France.

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