L’histoire des télécoms, #4 : Internet

Une double interview de Patrice Carré et Ariel Kyrou sur l’histoire et la préhistoire de l’Internet

La télématique ou le principe de convergence

Nous pouvons maintenant prendre une voie un peu parallèle, du moins en apparence, et nous intéresser à ce qui se passe en France à la même époque...

Patrice Carré - Au cours des années 1970, les ingénieurs du CNET, le Centre National d'Études des Télécommunications, vivent la période dite du rattrapage téléphonique. C'est le moment où la France va rattraper le retard énorme qu'elle avait dans le domaine de l'équipement téléphonique. Et les chercheurs du CNET, tout en travaillant sur de nouvelles capacités de réseaux, sur de nouveaux types de commutation, vont s'intéresser à un certain nombre de possibilités offertes par le téléphone. Ces recherches vont aboutir à une première expérience baptisée TICTAC qui est présentée au SICOB en 1974.
TICTAC signifie Terminal Intégré Comportant Téléviseur et Appel au Clavier. Ce qui est intéressant avec ce TICTAC, c'est de noter qu'à cette époque - voire même un peu avant - les chercheurs du CNET réfléchissent à de nouveaux terminaux et se demandent s'il ne serait pas possible d'introduire dans les téléphones des puces pour accomplir un certain nombre de fonctions... On est en 1974, c'est-à-dire au tout début des calculettes électroniques qui commencent à se diffuser. Pour l'anecdote, il faut se rappeler qu'une calculette, à l'époque, est grosse comme un volume de la Pléiade et exécute tout au plus quatre opérations ! C'est aussi la période où l'on commence à mettre en place des téléphones qui ne sont plus des téléphones à cadran mais des téléphones à clavier. Au CNET, une idée voit le jour : créer un service supplémentaire sur le téléphone, en permettant à des abonnés de faire des opérations à distance via un ordinateur central... D'où cette question : comment fait-on pour avoir le résultat ?... Doit-on utiliser une voix de synthèse ou le résultat s'inscrit-il sur un écran ? Et si le résultat arrive sur un écran, il faut donc associer un écran au téléphone... Et c'est ainsi que naissent ces premiers TICTAC - on est en 1974, ils sont orange, jaune ou bleu ciel, ce sont les couleurs des années 1970, les couleurs disco... Ce sont donc des téléphones à clavier, et à côté d'eux il y a un petit téléviseur sur lequel on peut lire les résultats. C'est une expérience qui va stagner parce qu'on ne perçoit pas tout de suite de marchés associés. Mais elle est très intéressante, en ce sens qu'elle présuppose la convergence entre les télécommunications et l'informatique.


Minitel 1 - 1982.

On peut donc dire que le TICTAC, ancêtre du Minitel, préfigure, pour ce qui est de la France, la révolution informatique qui se joue parallèlement dans la même période aux USA avec la mise en place du réseau Arpanet...

Patrice Carré - En effet. Avec cette nuance, cruciale évidemment, au regard de l'histoire des techniques, que les Français vont préférer se spécialiser en téléphonie et informatique, plutôt qu'en micro-informatique. Il y a un certain nombre de travaux et d'expériences. Dès 1973, se met en place le réseau Cyclades, équivalent du réseau Arpanet aux États-Unis. Il fut progressivement démantelé à la fin des années 1970 au profit du réseau Transpac qui permit par la suite le raccordement du Minitel. De même, il y a des gens qui travaillent aussi au Centre Commun d'Étude de la Télévision et des Télécommunications, le CCETT (créé par le CNET et l'ORTF en 1972 à Rennes), et qui réfléchissent à la possibilité de transmettre des données via les lignes téléphoniques... En 1974 on y met au point ANTIOPE-TITAN, système de vidéotex, permettant à tous les écrans de télévision de recevoir le même texte composé sur ordinateur. C'est un nouveau langage visuel. Son logiciel amélioré et connectable sur le RTC (Réseau Téléphonique Commuté) permettra par la suite la réalisation des pages vidéotex caractéristiques du futur réseau Minitel...
Il y a donc vraiment en France toute une ambiance, tout un «climat» autour de ces problématiques de téléinformatique. Des ouvrages paraissent. On discute, on débat... En outre, en 1978, le président de la République en place, Valéry Giscard d'Estaing, demande à deux hauts fonctionnaires, Simon Nora et Alain Minc, de produire un rapport sur ce nouveau paradigme de la société informatique. C'est d'ailleurs dans ce rapport, considérable, qui s'appelle «L'informatisation de la société», qu'apparaît pour la toute première fois le mot «télématique», qui est une contraction entre télécommunication et Informatique. C'est un mot nouveau, symptomatique d'un passage, d'un basculement, et qui sera, lui aussi, comme le vocable «télécommunication» forgé par Édouard Estaunié en 1904 - dont il nous disait qu'il s'agissait d'un mot nouveau qui naît «comme les herbes au printemps» -, appelé à une certaine pérennité... En 1978, dans ce rapport Nora-Minc, la convergence entre informatique et télécommunication est clairement énoncée.


Publicité pour Antiope.


Une page Antiope.

C'est dans cette ambiance - techniquement effervescente, pourrait-on dire, pour paraphraser Estaunié - que le Minitel va apparaître...

Patrice Carré - Oui. Des travaux continuent au CNET, des tests sont effectués, notamment au cours des années 1978, 1979 et 1980 dans l'expérience nommée Télétel 3V (Versailles, Vélisy, Villacoublay). Dans des foyers de ces trois villes, on installe à côté du téléphone et du poste de télévision une sorte de modem, qui permet d'obtenir des informations demandées par téléphone, et dont les résultats arrivent sur l'écran de télévision. Et, dès 1980, on fait des premiers tests expérimentaux d'annuaire électronique. Les premiers terminaux de l'époque sont encore très peu ergonomiques (à l'époque on pensait qu'il fallait faire un clavier avec a, b, c, d, e, f, g... et non pas utiliser «l'azerty» des machines à écrire), on est donc encore en plein tâtonnement, on ne sait pas qu'elle va être la forme que vont prendre ces appareils, ces terminaux... Toujours cette même ambiance d'effervescence intellectuelle ! Au cours de cette expérience Télétel 3V, 2500 foyers vont être équipés. Une vingtaine de services sont proposés et testés... Dans la même période, les gens du CNET et du CCETT orientent leurs recherches sur un terminal intégré qui va devenir le Minitel. Et dès la fin de 1980, au début de 1981, les toutes premières expérimentations du Minitel ont lieu.


Minitel 12, le haut de gamme.

Cette expérimentation du Minitel en 1980 est, d'une certaine manière, la première «manifestation télématique», si tant est que la formule existe...

Ariel Kyrou - Ce qui est très intéressant c'est que jusqu'à l'apparition de cette «télématique», dans ce que nous nommons ici la préhistoire du Net, on n'avait pas ce sentiment de convergence. On ne concrétisait pas cette fusion totale du monde des télécommunications et de l'informatique... Et là, pour le coup, avec la télématique, avec ce vocable nouveau, avec cet appareil qu'est le Minitel, cette fusion apparaît clairement et entre dans notre imaginaire. On peut dire, d'une façon paradoxale peut-être, que se dessine en France dans cette période l'embryon de ce que nous connaissons aujourd'hui, à savoir la fusion totale des télécommunications et de l'informatique. Autrement dit : à l'époque, c'est en France que nous retrouvons l'idée de la convergence, bien plus que dans les connexions entre ordinateurs qui existaient déjà aux Etats-Unis via Arpanet ou, dès 1979, via MicroNET, connexions qui touchaient très peu de personnes en définitive, des universitaires, des chercheurs, des «fondus» d'informatique... Aux Etats-Unis, la préhistoire de l'Internet se vit uniquement sur le mode informatique, alors qu'elle est déjà «convergente» en France, au croisement d'univers qui semblaient jusque-là séparés.

Patrice Carré - C'est tout à fait juste. Pour le grand public, le Minitel a été clairement une manifestation de ce qu'est la convergence entre informatique et télécommunications, via un écran. Le seul écran que l'on connaissait jusqu'alors, dans le grand public, c'était l'écran du poste de télé. Se joue avec le Minitel la rencontre entre des univers techniques auparavant imperméables les uns aux autres, et cette rencontre est pour la première fois vécue par le grand public. Cette dimension «grand public» est fondamentale. D'ailleurs, le monde de la presse ne s'y trompe pas. Dès les toutes premières expériences, il semble hostile à ce nouvel instrument, perçu comme un concurrent pour tout ce qui est publicité, petites annonces, etc. La résistance est notamment menée par le Président directeur général de Ouest-France, qui, à l'époque, est très inquiet de l'apparition de ces premiers terminaux et des services qu'ils peuvent apporter. En effet la presse craint l'arrivée d'un nouveau concurrent (après la radio et la télévision !) dans le domaine de la diffusion de l'information. Elle s'inquiète aussi sur le partage du «gâteau» publicitaire. A partir de mai 1980, de nombreuses réunions alarmiste ont lieu entre patrons de presse... Et il faudra du temps pour que leurs craintes, peu à peu, s'effacent !

.../...

 

Et pour aller plus loin

Commentaires