L’histoire des télécoms, #4 : Internet

Une double interview de Patrice Carré et Ariel Kyrou sur l’histoire et la préhistoire de l’Internet

Wanadoo ou l’esprit d’une époque

C'est fin 1995 que va naître aussi le portail de France Télécom, portail qui va s'appeler Wanadoo...

Patrice Carré - Oui. En France, c'est en 1995 que France Telecom commence à s'intéresser à la question, via l'Office d'Annonce, l'ODA, qui est une régie de France Télécom... France Télécom, qui existe en tant que tel depuis cinq ans à ce moment-là, veut lancer un premier portail Internet, et la question du nom est bien entendu décisive... Au sein de l'ODA, les gens qui réfléchissent à cette question ignorent bien souvent tout d'Internet mais sont animés, comme l'a très bien dit Ariel, de l'esprit de l'époque. Il s'agit «d'en être», «je veux en être», «I' wanna... be»... Et puis, certaines personnes vont dire : Il ne s'agit pas d'être des «wanna... be» mais des «wanna... do», on entre dans la course, on va le faire, on saute le pas, on le fait, on se jette à l'eau, c'est ça dont il s'agit, on y va !... Et c'est comme ça, fin 1995, que se crée le nom Wanadoo, ancêtre d'Orange sur le Net...


Page d'accueil de Wanadoo en 1996.

Ariel Kyrou - Dans la même période, Il y avait CompuServe, qui continuait à se développer et à créer des services par le biais d'Infonie, et il y avait AOL, America On Line, mais qui était un système plus fermé... Entre parenthèses, Infonie était d'une certaine manière un système qui cherchait sa voie entre le modèle Minitel et le modèle Internet... De même, je me souviens très bien des BBS* au Canada, qu'on appelait «babillards» au Québec, qui étaient des boîtes de dialogue, des services d'échanges de messages, de fichiers, via des modems reliés à des lignes téléphoniques !... Je le dis pour bien montrer ce qu'était cette toute première époque d'Internet, entre 1995 et 1998, qui était une période étonnante, assez folle, pour ne pas dire fantasmatique, et «hésitante», à bien des égards... Infonie, comme les BBS, étaient des variantes, pour simplifier, du Minitel. Il est donc très légitime d'entremêler dans cet entretien l'histoire du Minitel et celle d'Internet. Avant tout, c'était une période de buzz, d'anticipation, de projection, d'utopies... En clair, la parole autour d'Internet était plus réelle que le réel !... Il faut bien se rendre compte que Wanadoo a été présent sur le Net avant Microsoft, par exemple !... Internet Explorer est né environ trois ans plus tard, qu'importe la date exacte, c'est le fait qui compte ! C'est d'ailleurs comme ça que Netscape a pu dégager ou aménager son champ, son territoire... Bref, cette histoire de passage entre «wanna... be» et «wanna... do» me semble symptomatique de l'esprit de cette époque.

*Bulletin Board System, couramment abrégé par le sigle BBS (en français, littéralement : «système de bulletins électroniques»)


Page d'accueil de BBS.


Internet Explorer 2.

L'envol d'Internet, en tout cas en France, se passe donc réellement après 1998... C'est le début de ce qu'on a appelé la «bulle Internet» ?

Patrice Carré - Oui. On peut dire, je crois, que le coup d'accélérateur se fait vraiment vers 1997-1998. Ce qui semblait être un usage destiné à quelques-uns commence à devenir un usage grand public. Et c'est le début, effectivement, de la Net-économie, et de ce qu'on va appeler bientôt la bulle Internet...
Mais pour revenir à la création de Wanadoo, il y a une chose passionnante à remarquer, c'est que celle-ci est parallèle au développement du téléphone mobile. La naissance de Wanadoo se fait dans ce contexte précis qu'est la perte du monopole dans le domaine du téléphone fixe, ce qui va conduire à l'ouverture de deux domaines à la concurrence : le téléphone mobile et l'Internet. Tout notre environnement actuel - le Web, bien sûr, le réseau, la déréglementation économique, mais aussi et surtout la mobilité, qu'on peut définir comme l'expression culturelle majeure de notre temps -, tout se met place, empiriquement, dans ces années 1990-1995 et commence son essor à partir de 1998...


Kit de connexion de Wanadoo.

On pourrait parler d'explosion, au sens de choc culturel...

Ariel Kyrou - Je comprends l'idée, mais je ne crois pas qu'on puisse parler d'explosion. Du moins, s'agissant de la période 1993-1998. Je dirais plutôt que c'est l'époque du fantasme qui commence à se réaliser. C'est une étape. Un peu flottante. Ouverte, pourrait-on dire. L'imaginaire, l'utopie du Net y sont encore très présents. Nirvanet, par exemple, qui est créé fin 1995, début 1996, par Christian Perrot, un visionnaire qui a d'abord travaillé avec nous sur le projet du Virgin Megaweb, devient un site mythique dans le monde de la cyberculture. Il y a des symboles, il y a des objets qui naissent et qui viennent synthétiser les fantasmes d'un public «branché». Il y a vraiment cette dimension de monde «parallèle», alternatif, fréquenté par un public passionné de cyberculture... Ensuite, effectivement, à partir de 1997-1998, il y a la naissance de la Net-économie, dite aussi nouvelle économie. Avec quelques précurseurs comme Amazon qui, de mémoire, est né aux Etats-Unis en 1995, et qui devient autour des années 1997-1998 le symbole de l'e-commerce. C'est une autre étape. Et en tirant un peu sur la corde, car les deux naissent en vérité presque au même moment, je dirais qu'on passe de Nirvanet à Amazon, d'un symbole libertaire et «cyberculturel» pur à l'ambition d'un autre type de commerce, en ligne celui-là...


Le site Nirvanet.

En fait, l'Internet utopique et généreux du départ, conçu comme un outil de transmission de la culture, des connaissances, etc... bascule dans un nouvel espace qui est celui du marché...

Ariel Kyrou - Au départ, ce n'est pas vraiment antinomique, du moins aux Etats-Unis. Dès le milieu des années 1990 se crée en effet une fondation qui s'appelle l'Electronic Frontier Fondation, la EFF. Elle naît donc, à l'amont de l'amont, dès Mosaïc et les débuts de Netscape... Et cette fondation est pilotée par des sortes d'utopistes, dont John Perry Barlow, l'un des paroliers du Grateful Dead, ce groupe de rock psychédélique américain créé en 1965 à San Francisco... On est vraiment pour le coup dans l'ère post-hippie, comme on l'est également avec Nirvanet dont je parlais tout à l'heure... En France, et c'est déjà clair avec le Minitel, il y a eu ce qu'on pourrait appeler des logiques de détournement... Aux Etats-Unis, dès l'amont, l'Internet est conçu comme une nouvelle frontière, c'est une dimension radicalement différente. Avec notamment, et c'est très américain, ce rêve qui pour nous semble parfois un peu difficile à comprendre, de la fusion totale de l'utopie hippie, de l'utopie d'un monde égalitaire, où tout le monde se parle, d'un monde sans aucune hiérarchie, etc... avec l'économie. L'Electronic Frontier Fondation en est vraiment un symbole assez extraordinaire !... Pour les Américains, donc, Amazon fait partie du même rêve, et n'assassine pas ce rêve. Or je n'étais pas loin, à l'époque, de milieux alternatifs français qui s'agitaient sur l'Internet... Pour eux, mille fois plus précurseurs que moi puisque certains ont utilisé le Net avant même Mosaïc, l'e-commerce, c'était quelque part le « grand méchant loup », la fin de l'utopie. Là, on voit bien comment les deux cultures, américaines et françaises, se dissocient l'une de l'autre...


Logo de l'EFF.

Patrice Carré - On retrouve l'esprit pionnier, l'esprit de «garage», j'ai envie de dire. C'est vrai pour des gens comme Steve Jobs et Steve Wozniak avec Apple, ou d'une certaine façon des fondateurs de Google ou même de Microsoft... Il y a effectivement cette dimension spécifiquement américaine de désir de liberté totale et de frontières nouvelles à découvrir, à conquérir sans rupture entre l'utopie et l'économie. Et dans cet esprit, tout le monde est à égalité dans la découverte !...


La Home page du CERN, organisation de référence pour les langages du web, en 2000.

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