L’histoire des télécoms, #4 : Internet

Une double interview de Patrice Carré et Ariel Kyrou sur l’histoire et la préhistoire de l’Internet

Du World Wide Web au Web 2.0 : l’infinie légèreté du Net

Il y a un aspect de l'Internet dont nous n'avons pas parlé, c'est la notion d'interactivé. Sur le réseau, on interagit en permanence, on provoque, on sollicite, on génère, on reçoit, on crée du lien... À propos de ce mode d'échange interactif, est-il possible de parler de mutation, au sens de transformation culturelle majeure ?

Patrice Carré - Je vais répondre en historien. En historien, je me méfie toujours des concepts généralisateurs... D'abord, la notion d'interactivité, c'est avec le téléphone qu'elle existe pour la première fois. C'est là que se situe la véritable et essentielle rupture, en termes d'anthropologie culturelle, dans cette capacité d'échanger par la voix en direct et à distance. Ensuite, dans le monde Internet, et dans le nouveau paradigme qui est celui dans lequel nous sommes en train de construire globalement une nouvelle société de la connaissance, la nature de l'échange me semble différente et dépasse largement l'interactivité.
Pour simplifier les choses, on avait le modèle du téléphone. Le téléphone c'est «un vers un»... On avait le modèle de la diffusion et de la télédiffusion : «un vers tout un tas de uns»... Avec Internet, c'est la possibilité de «tous vers tous». Auparavant, on était en quelque sorte un élément froid au bout d'un réseau. Aujourd'hui, on est au cœur du réseau. Que ce réseau soit fixe, filaire, mobile, que ce soit l'Internet, que ce soit de l'audiovisuel, que ce soit de l'échange de données... On est à la fois l'usager et le créateur de son propre réseau (je pense au développement de ces réseaux sociaux, type Facebook, YouTube, etc.), le récepteur et l'émetteur... On est le réseau à soi tout seul d'une certaine façon. Et là, pour reprendre votre expression, oui, il y a réellement une mutation, considérable. Mutation dont je ne sais pas encore, aujourd'hui, quelle est la «gravité», pour jouer avec le titre d'un ouvrage du psychanalyste Charles Melman qui s'appelle «L'homme sans gravité : Jouir à tout prix»... Dans ce nouveau paradigme, de fusion, de jouissance de soi, constante, où se trouve ma gravité ? Ma gravité au sens newtonien et ma gravité au sens de «Je suis grave, je pense, j'existe, ce que je pense a du poids»... Alors, je suis léger, effectivement, fusionnellement parlant... Je vole. Je butine. Je survole. C'est une nouvelle légèreté. Une légèreté presque structurelle, nouvelle, oui... et qu'il nous faut apprendre. Mais c'est difficile, la légèreté... Icare, comme on le sait, a quelques soucis...

Cette légèreté que vous évoquez, ou cette absence de gravité, on pourrait l'appeler autrement... On pourrait l'appeler «disparition». Ce qui est très provocateur, au fond, dans un monde communicant, dont l'essence même est la communication...

Patrice Carré - Aujourd'hui, je peux m'affranchir de cette gravité, fondatrice, jugée comme nécessaire jusqu'alors, je peux le faire... Je peux sortir de mon fauteuil, de ma réalité physique, mentale, intellectuelle et être dans la légèreté absolue. C'est-à-dire passer des heures et des heures, et plus si affinités, à cliquer d'un hyperlien à l'autre... Je peux, indéfiniment, zapper d'un site à l'autre, disparaître, en effet, d'un certain point de vue. Bien entendu, si j'ai un peu de connaissances, je peux distinguer ce qui est sérieux ou pas, si cela vaut le coup ou pas d'aller plus loin, de voir quels sont les liens avec d'autres sites et repérer ainsi un certain nombre de choses... Mais je suis dans une autre relation au savoir, à la connaissance, à la lecture, au sens fort du terme. C'est une autre lecture, un autre rapport au texte, à l'image, aux films, qui sont de plus en plus présents, ou à la musique. Autrement dit, c'est un autre rapport au monde, à soi, à la connaissance, au temps, à la mémoire, au réel, à la réalité objective, à l'identité, etc., etc., etc. C'est toute la question du virtuel et du réel, bien entendu, mais pas seulement. Nous pourrions parler aussi de la notion d'infini, de l'absence de limites, etc. C'est dans ce sens que je confrontais gravité et légèreté...

Ariel Kyrou - Et pour rebondir sur la question de l'interactivité, il faut savoir que l'interactivité est au départ un terme très technique, très récent, qui date de 1981 à peu près, et qui existe sur la logique de dialogue avec la machine. C'est-à-dire que l'objet de l'interactivité ce n'est pas l'Internet, c'est le cédérom... Il me semble que l'interactivité concerne davantage cet «objet» appelé cédérom, et dont on sait qu'il n'a guère connu le succès du réseau des réseaux... Cela dit, bien entendu, il y a aussi interactivité entre individus via la machine, et c'est dans cette articulation-là qu'on rejoint Internet. Je crois que le mot clé, c'est celui d'hyperlien. L'interactivité, ce n'est rien d'autre, en définitive, que la logique de relation et des multiples supports qui servent à la relation aujourd'hui. Et de manière assez explosée par rapport à ce que certains ont pu imaginer. C'est en ce sens-là, d'ailleurs, de relation, que la filiation par rapport au téléphone, voire au télégraphe, perdure... On n'est pas dans une rupture totale par ce biais-là. La rupture fondamentale, c'est l'hypertexte.

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