L’histoire des télécoms, #5 : le mobile

Une interview de Patrice Carré sur l’histoire récente et la courte préhistoire de la téléphonie mobile

La 3G et beaucoup +, si affinités

On est passé de la 1G à la 2G, en gros ce sont toutes les années 1990, avec des capacités plus grandes au niveau du réseau, au niveau du débit... Au début des années 2000, on passe à la 3G, c'est-à-dire, pour aller vite, plus ou moins à la convergence. Aujourd'hui, on parle de 3G+, certains parlent déjà de 4G... Il y a tout cet aspect de course au réseau qui continue, de débit de plus en plus grand pour faire passer toujours plus de données par le mobile, afin de permettre au marché de se développer, afin surtout de permettre à des nouveaux usages de se développer... Nous en sommes là.

C'est cette idée de la convergence, je crois, qui est intéressante. C'est à dire que le téléphone mobile devient aussi mon terminal pour accéder à des programmes audiovisuels, à des programmes audio, et enfin, peu à peu, c'est aussi la possibilité d'accéder à Internet, en mobilité, sur un objet miniaturisé.

Avec notamment cette logique induite, que l'on pourrait peut-être qualifier de logique de «proximité», à savoir que la 3G permet la visiophonie... laquelle, comme on le sait, ne s'est pas imposée pour le moment. En fait, aujourd'hui, on ne peut que constater que ce qui fonctionne a une large part d'imprévisible. On vient de le voir, le SMS marche, la vidéo on se l'envoie et ça fonctionne (seule la 3G le permet puisqu'en 2G c'est impossible), et dans la course au débit et dans l'évolution des usages, on voit que ce «jeu» continue avec sa part d'imprévisible...

En effet. Avec cette dimension tout de même essentielle, c'est que téléphone mobile, en tant qu'instrument, en tant qu'outil, a déjà atteint une certaine forme de maturité. Il fait désormais partie de notre réalité physique, il est en quelque sorte une extension de notre corps...

L'évolution des téléphones mobiles de 1985 à aujourd'hui.

Précisément, cet aspect «prothèse» du mobile, extension de notre corps de notre identité, est assez fascinant... et nouveau ! Littéralement, c'est un objet technique dont on ne plus se passer... d'où d'ailleurs des phénomènes addictifs qui se vérifient tous les jours, que ce soit dans la rue, dans le train, dans les magasins ou dans le métro. A partir de là, on peut supposer que l'avenir de la téléphonie mobile se jouera dans une miniaturisation encore plus forte, encore plus intense...

Sans doute, mais je me méfie toujours des prévisions. La prospective, comme je l'ai déjà dit, est une chose très difficile, surtout quand il s'agit du futur !... Humour à part, allons-nous vers une miniaturisation plus forte ?... Je ne sais pas, vraiment pas... Oui, sans doute. Mais il y a un moment où la miniaturisation doit s'arrêter, par nécessité tout simplement... A un moment, si l'objet est trop petit, vous ne pouvez plus vous en servir...

En tout cas, en tant qu'historien, il y a une chose dont je suis sûr, c'est qu'il n'y a pas vraiment de leçon de l'Histoire, avec un grand H (ou, comme le disait Georges Perec, l'Histoire avec sa grande hache !), et que l'Histoire n'apprend pas à prédire le futur. Je crois que l'Histoire nous apprend à nous rendre compte que le futur est imprévisible, précisément, et que celui-ci est toujours surprenant... Aussi, j'ai envie de dire : je fais confiance à l'Histoire pour me surprendre. Et dans ce domaine-là, la téléphonie mobile en l'occurrence, comme dans tout autre domaine.


L'iPhone d'Apple et ses multiples applications.

Il y a, en effet, de l'imprévisible mais il y a aussi un fil rouge. Depuis l'invention du transistor, finalement, le rapport du corps à la technologie, à l'objet technique miniaturisé s'accroît sans cesse, et c'est un processus, d'une certaine manière, inéluctable.

Sur le fond, je suis d'accord. On a fait des tentatives pour avoir des téléphones mobiles permettant aussi de visionner à distance des films sur des paires de lunettes... Des expériences de ce type, il y en a beaucoup... Techniquement, j'ai envie de dire globalement, on est capable de tout faire, ou presque... La vraie question c'est l'acceptabilité sociale. Est-ce qu'il y a une acceptabilité sociale ? Est-ce ça fonctionne ? Est-ce que c'est reçu ? Est-ce que c'est adapté ? Est-ce que c'est adopté ?... Et surtout la vraie question est celle du temps... Du temps nécessaire pour que l'innovation devienne banale... Et cette dimension, temporelle, cette équation dirons-nous, il est bien difficile de la prévoir ! A ce sujet, je pourrais, si nous en avions le temps précisément, vous donner de nombreux exemples...

Mais l'acceptabilité est déjà là. On pourrait même dire du téléphone mobile qu'il est l'expression de ce qu'on appelait autrefois l'an 2000, de l'imaginaire de l'an 2000 !... On voit dans les supermarchés des gens qui parlent tout seuls, qui ont des micros, des oreillettes, des casques...

Justement, c'est cela qui est intéressant. Et troublant. Je l'ai déjà dit en commençant cet entretien. Dans toutes les visions de l'an 2000, dans les années 1890 jusqu'aux années 1950, 1960, 1970, etc., quand on représente l'an 2000, on ne voit jamais, jamais, de téléphonie mobile. Il y a du fil partout ! On n'utilise pas la radio, jamais ! En tout cas, on n'utilise pas la radio à des fins de communication interactive.

Bien sûr, il y a des écrans et des images, mais c'est de la diffusion ! On y trouve des haut-parleurs, mais c'est encore de la diffusion ! Il faudrait faire une véritable recherche, étudier un corpus de travaux de science-fiction des années 1950-1960, de cette époque où la science-fiction fut vraiment florissante, et voir quels sont les moyens de communication imaginés pour l'an 2000-2010... Or, moi, d'après tout ce que j'ai vu, la téléphonie mobile, telle que nous l'entendons, elle n'existe absolument pas !... Le seul, à un moment, à avoir imaginé la possibilité d'écouter des sons dans une petite boîte qu'on aurait avec soi - et cela nous fait remonter très loin dans le temps -, c'est Cyrano de Bergerac, c'est à dire en 1633 ou 1634, dans un ouvrage qui s'appelle « Les contes de la lune et du soleil », qui est une fable philosophique assez passionnante. Il y parle d'une boîte dans laquelle on a emmagasiné des voix, dans laquelle on a mis des sons, on l'a dans sa poche et on se déplace avec elle. Mais, là encore, il n'est pas question de parler à distance, de conversation à distance en direct avec un tiers. Et chez cet autre visionnaire, Albert Robida, pourtant si fantasque, si imaginatif, c'est exactement pareil ! Il imagine tout un tas de choses, dans le domaine de l'aviation, dans le domaine de la pollution, dans le domaine de la « convergence », dans le domaine des transports, dans le domaine de la guerre du futur, etc., mais il n'y a jamais, alors que la radio existait à ce moment-là, il n'y a jamais, jamais trace d'une communication sonore à distance !...

On peut tenter un début d'explication, à savoir que le prospectiviste a beaucoup de mal à se détacher de ce qu'il voit, de ce qui est physique. En fait, nous tous, nous avons du mal à imaginer que quelque chose se passe sans qu'on puisse le voir. Et ça, c'est très occidental. C'est la puissance de la vision. Ce que je ne vois pas, j'ai du mal à imaginer que cela puisse exister...

Comme on le sait, la prospective, c'est occidental !... Encore le temps !! Encore les temporalités... Tout est là !

Absolument, c'est l'occident... On a du mal à imaginer ce qui est immatériel. On concrétise si on voit le fil, sinon, on ne concrétise pas ! Mais qu'est-ce qui se passe ?... C'est de la magie ! Voire même... de la folie !... La représentation, d'une certaine façon, devient impossible. D'autant plus lorsqu'on parle d'une immatérialité ou d'une invisibilité de masse...

Toute prospective, comme je l'ai déjà dit, est vouée à l'échec, d'une certaine manière, un peu au sens où l'on pourrait dire avec Freud que toute tentative d'éducation, la meilleure soit-elle, posera toujours question... Il en va de même avec la prospective, aussi intelligente qu'elle soit - et elles le sont toutes, naturellement -, elle ne peut « prévoir » la surprise de cette histoire qui souvent se fait « dans le dos de l'histoire ».
La vraie question, à mon sens, c'est de savoir si la notion d'usage de masse a encore un sens aujourd'hui. Notamment avec la téléphonie mobile et la convergence. Je pense que l'usage de masse, aujourd'hui, est la somme de tout un tas d'usages de niche. Et c'est une nuance fondamentale. Je ne suis pas un expert en marketing, mais en tant qu'historien, le vrai tournant que je perçois c'est que cette notion d'usage de masse, telle que nous l'entendions jusqu'alors - où on avait une technologie utilisée grosso modo par tout le monde, au même moment, pour les mêmes usages -, s'est émiettée depuis la première moitié des années 2000 (ou peut-être en a-t-on perçu les prolégomènes, les préliminaires dès la seconde moitié des années 1990), dès l'instant où la convergence s'est mise en place... Nous sommes entrés dans une multiplicité d'usages faits quasiment sur mesure. Auparavant, le client, le consommateur, était au bout du réseau... Aujourd'hui, il est au milieu du réseau, il est au cœur et il en est LE cœur. C'est lui qui invente, qui reçoit, qui redonne, etc.
La notion de « masse », qui est liée à la révolution industrielle, ou encore aux Trente Glorieuses, à ce qu'on appelle la massification, etc., cette notion d'usage de masse a-t-elle aujourd'hui encore un sens ?... Je n'en suis pas sûr. D'ailleurs, aujourd'hui, tout (ou presque) est personnalisé. Nos voitures le sont ; on peut commander sa voiture avec telle ou telle pièce personnalisée... Le voyage est personnalisé, etc., etc., etc. De facto, nous sommes sortis de la standardisation telle qu'elle fut conçue par des Ford, des Taylor ou des Fayolle... Mais il faudrait parler aussi de tout ce qu'on appelle les réseaux sociaux... Tout aujourd'hui est sur mesure. Aussi je reprendrais volontiers une expression de Dominique Wolton quand il parle de la télévision, il parle de « l'individualisme de masse ». Je crois que nous sommes dans cette période-là, d'individualisme de masse, et que c'est sous cet angle qu'il faut envisager (je dis bien envisager et non prévoir !) le futur de la téléphonie mobile et plus globalement de tout ce que nous nommons les télécommunications.


"Morp", prototype de premier mobile "nanotech".

En 2008, Nokia a créé le prototype de Morph, premier smartphone fonctionnant à base de nanotechnologies… La marque prévoyait le lancement d’un tel mobile pour «dans 7 ans», soit en 2015. En 2012, il ne resterait donc plus que trois ans à attendre…

 

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