L’histoire des télécoms, #5 : le mobile

Une interview de Patrice Carré sur l’histoire récente et la courte préhistoire de la téléphonie mobile

L’air du temps ou l’esprit de mobilité

On pourrait dire de ces instruments de contact, type Tatoo, qu'ils révèlent en substance l'usage à venir de la téléphonie mobile. Ce qui est aussi très significatif dans cette période que nous venons de voir, c'est qu'on s'aperçoit que «l'esprit de mobilité» existait d'une certaine façon avant même l'explosion du mobile, avant le GSM... C'est tout un climat, toute une atmosphère... comme on dit, c'était dans l'air du temps!...

Encore une fois, c'est quelque chose qu'on retrouve assez souvent dans l'histoire des technologies. C'est-à-dire qu'apparaissent çà et là des sortes de désirs, des désirs collectifs qui ne sont pas nécessairement clairement articulés, mais qu'on peut deviner à travers un certain nombre de signaux faibles...

Quand j'ai évoqué l'invention du théâtrophone en 1881, de quoi s'agissait-il, sinon d''un désir non-articulé de pouvoir avoir à domicile des programmes audio ?... ce que va permettre effectivement la radio dans les années 1920... Il y a tout au long de l'histoire des technologies un certain nombre de désirs, de courants très difficiles à définir, mais qui traversent et nourrissent en profondeur les sociétés... Tout cela est très subtil. Ces désirs ne sont pas nécessairement des besoins... Un besoin, c'est autre chose, c'est quelque chose qui est véritablement structuré, articulé, défini comme tel... Or l'histoire des techniques est traversée par l'inarticulé, la latence, j'allais dire par le reflet de tous les possibles !...

A partir du moment où je peux écouter des programmes de radio en ayant dans ma poche ou sur mon oreille un petit instrument pas plus gros que ma main ouverte et qui s'appelle un transistor, d'une certaine façon cela augure déjà de ce qu'on va appeler par les suite des baladeurs !... Le transistor des années 1960, avec son cortège d'images que nous avons tous en tête, 1968 et le discours du Général de Gaulle ou bien encore les jeunes gens qui écoutent « Salut les copains » avec le transistor collé à l'oreille, eh bien, celui-ci appelle ou convoque d'une certaine façon le Walkman de Sony qui va apparaître dans la première moitié des années 1980 !... Et l'on pourrait évoquer de la même manière l'autoradio qui précède les clés USB de nos voitures actuelles... Cette idée de pouvoir embarquer avec soi de la musique, de l'information va conduire à l'iPod ou aux téléphones conçus à la fois comme des mobiles et des baladeurs, à l'instar de la réinvention du « walkman » de Sony par Sony Ericsson, etc.,etc., etc.


Radio transistor - 1959.
Le premier Walkam de Sony - 1981.
Mobile Walkman récent.

Au fond, toute technologie émerge à point nommé et révèle et anticipe à la fois l'esprit d'une époque...

Absolument. Tous ces possibles, ces désirs, vont en quelque sorte être suscités par la technique elle-même, et vice versa. Il y a toujours ce jeu entre l'offre d'une technique et puis la façon dont peu à peu le champ social fabrique l'usage qui en est fait et donc fabrique la technique. C'est une dialectique permanente.

Néanmoins, avec la téléphonie mobile, je crois qu'on est devant quelque chose d'assez inédit, en ce sens que c'est un fait qui devient rapidement massif, alors qu'on ne s'y attend pas du tout, ou presque pas.

Prenons l'exemple du téléphone fixe dans sa chronologie française. Les premiers téléphones fixes arrivent en France dans les années 1880. Il y a la Société Générale du Téléphone avec quelques centaines puis bientôt quelques milliers d'abonnés... Très bien. Mais on va mettre quasiment cent ans pour que cela devienne un fait massif, pour que la population française soit équipée. Il faudra attendre les années 1970 pour que cela soit enfin réel !... Clairement, il faut du temps, beaucoup de temps, pour que cette technologie s'installe dans le quotidien... Pour ce qui est de l'automobile, il faut une quarantaine d'années, entre les années 1920 et les années 1960, pour que celle-ci devienne vraiment un fait de société... Pour la radio, cela va peut-être un peu plus vite. Quant à la télévision, quinze années environ seront nécessaires pour qu'elle devienne un phénomène de masse, davantage si l'on ajoute les différentes évolutions, la couleur, les chaînes supplémentaires, etc...

La téléphonie mobile, beaucoup plus qu'Internet par exemple, va devenir un fait de « mass market » très rapidement. On peut dire globalement que le démarrage réel de la téléphonie mobile, de ce qu'on appelle la 2G, s'effectue, pour simplifier, en 1995 (la 2G, c'est 1992-1993, quand France Télécom lance un réseau GSM à Paris puis le diffuse dans toute la France sous l'appellation ITINERIS, mais 1995 c'est le moment où le marché commence à se créer)... Tout se passe donc en très peu de temps. Et cette rapidité est réellement, je crois, totalement inédite dans l'histoire des télécommunications.


Mobile de 1989 - Motorola.
Le premier GSM français - Alcatel.

Pour être plus précis là-dessus, 1992 c'est donc la technologie GSM, laquelle va effectivement rendre les choses beaucoup plus aisées en terme d'usage... Le premier acte étatique, pour le coup, a été de faire entrer SFR dans la danse...

Non. SFR est créé à l'époque de la première cohabitation (1986-1988), en 1987 exactement. C'est Gérard Longuet, alors ministre des PTT, qui ouvre le marché de la radiotéléphonie et suscite d'une certaine façon la création d'un opérateur alternatif à France Télécom qui, à l'époque, rappelons-le, est une administration et s'appelle encore plus ou moins la DGT...

Quelle est la date de transformation de France Télécom en entreprise privée ?

Elle se fait en décembre 1996. En 1989, Michel Rocard, Premier Ministre, lance la réforme du ministère des PTT.
En réalité, la question du changement de statut juridique des télécommunications françaises avait depuis longtemps fait l'objet de nombreux débats et de nombreux projets... Mais ce n'est qu'à la fin des années 1980 que de premières mesures furent prises. Elles aboutirent à l'annonce d'une réforme par le Premier Ministre le 8 novembre 1989 qui devait déboucher sur la loi du 2 juillet 1990 et, le 1er janvier 1991, France Télécom devenait un exploitant autonome de droit public. A partir de cette date, dans un contexte politique mouvant, dans une conjoncture économique complexe, alors que les prémisses de la concurrence étaient clairement perceptibles et que la construction européenne connaissait une forte accélération, les choses allaient prendre une nouvelle tournure. La décision du Conseil des Ministres européens de généraliser la concurrence nécessitait de profondes évolutions. En 1996, le Conseil des Ministres approuvait le projet de loi sur la réglementation des télécommunications en France qui prévoyait, notamment, l'instauration d'une Autorité de régulation des télécommunications. En mai et juin de la même année, Assemblée Nationale et Sénat votaient la loi de réglementation des télécommunications. Au mois de décembre, France Télécom devenait une société anonyme de droit privé et, une première fois en 1997 et une seconde en 1998, une partie de son capital était mis en Bourse. Et, depuis 2004 l'État n'est plus majoritaire

Ceci est un aparté, bien entendu, mais il permet de bien percevoir la période dont nous parlons, en l'occurrence ces années 1990... Années où le GSM va se mettre en place, où la téléphonie mobile va, comme il a été dit, très rapidement se développer, voire de manière foudroyante !...

C'est tout à fait juste. Cet esprit de mobilité que nous évoquons se manifeste dans un contexte d'ouverture à la concurrence : création de SFR en 1988, transformation de la DGT en France Télécom d'abord en termes d'appellation commerciale en 1988 puis changement de nom en 1990 accompagné d'un changement de statut... Puis transformation de France Télécom en entreprise privé en 1996, et arrivée de Bouygues Télécom la même année... Bien que personne n'ait anticipé réellement le succès du téléphone mobile, celui-ci se joue dans un contexte de «mobilité institutionnelle», si j'ose dire, c'est un peu comme un jeu de dominos...

Avant d'aller plus loin, nous aimerions revenir sur un point, à savoir sur cette logique d'alerte ou de sécurité, c'est à dire : «je reste en contact avec mon fils qui se promène, etc.»... Cette logique n'a-t-elle pas participé au développement du téléphone portable ?...

Oui, absolument. C'était d'ailleurs un des arguments de la communication autour de la téléphonie mobile...

On pourrait même dire que c'était l'argument majeur de France Télécom jusqu'à l'arrivée de Bouygues en 1996, où le passage va se faire entre cette logique de sécurité ou d'alerte (Tatoo en était le précurseur d'une certaine façon) et cette autre logique de bien-être, de «praticité» qui se fond complètement dans la vie quotidienne... En 1996, Bouygues Télécom se positionne clairement là-dessus, avec son système de forfaits, de répondeur gratuit et en visant spécifiquement la clientèle jeune avec cette logique de plaisir qui va bien au-delà de la logique de nécessité ou d'utilité proposée jusque-là par France Télécom...

C'est tout à fait exact. Il faut se souvenir aussi que sur le plan économique, on traverse une crise assez lourde dans les années 1992, 1993, 1994, 1995, et qu'à partir de 1996-1997 on voit les indicateurs qui commencent à changer. Et c'est le début de ce qu'on a appelé la bulle Internet. On est dans une période d'optimisme. On est dans une période de «fun». Quelque chose se passe à ce moment-là et la technologie prend, en effet, une dimension nouvelle, qui est effectivement une dimension de désir, de plaisir... Je pense quant à moi que cette dimension nouvelle est perçue par les trois opérateurs, SFR, Bouygues, et bien entendu France Télécom.

France Télécom va répondre tout de suite, ou plutôt ITINERIS, son entité dédiée à la téléphonie mobile, va répondre tout de suite à ce nouvel état des choses, avec Ola... Dans la maison France Télécom, Ola et sa cible «jeune», c'est quelque chose de tout à fait nouveau, qui casse les habitudes, bouleverse les représentations ainsi qu'une certaine logique de fonctionnement.

Oui, parce que très vite, effectivement, France Télécom va fonctionner avec des filiales ou des entités ayant leur propre autonomie - comme c'est le cas pour SFR avec Cegetel -, lesquelles vont un peu bousculer et pousser «du coude» les autres entités plus anciennes...

Bien entendu. Cela dit, l'histoire des entreprises et de leurs filiales est une histoire complexe qui mériterait d'être approfondie...
En même temps, pour revenir à cette seconde moitié des années 1990, c'est une période de transformation radicale de France Télécom. En quelques années, mais vraiment en quelques années, c'est assez faramineux ce qui se passe. On passe d'une administration qui avait un monopole sur un produit, le téléphone fixe, dans le réseau national, à une entreprise cotée en bourse, qui, d'emblée, avec le mobile et avec Internet est dans le champ de la concurrence, avec des concurrents extrêmement rudes, extrêmement violents à l'égard de l'ancien monopole... Et cela provoque une révolution complète dans la maison, dans la façon de gérer les choses, de penser. L'une des clés, alors, tient à cette concurrence dans le domaine du mobile ; c'est un combat, âpre, cinglant, avec une approche marketing nouvelle et c'est au final un dynamisme assez fabuleux.

Là encore, cette ouverture à la concurrence, ce combat, est l'un des facteurs du changement qui se produit dans ces années 1990... Cette ouverture à la concurrence participe, au même titre que cette logique de désir qui bientôt va voir le jour, du contexte global de la mobilité...

Absolument. L'ouverture à la concurrence et tout ce que cela implique d'invention, d'énergie, va «booster» en quelque sorte le climat économique mais aussi culturel de l'époque. Et, indiscutablement, cela participe de l'esprit de mobilité qui naît dans cette période et qui est désormais symptomatique de notre « vivre ensemble », de notre quotidien...

 

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