L’histoire des télécoms, #5 : le mobile

Une interview de Patrice Carré sur l’histoire récente et la courte préhistoire de la téléphonie mobile

Le boom du portable

Le boom ou l'explosion du téléphone mobile en France se fait en 1996-1997. Ce qu'il faut quand même bien affirmer, et qui va dans la logique de tout ce qu'on vient de dire, c'est que jusqu'à cette période les deux opérateurs qui avaient licence pour commercialiser des offres de téléphonie mobile (SFR et France Télécom) n'y voyaient pas d'avenir commercial grand public !... En 1992 ou 1993, le mobile était envisagé pour un public haut de gamme, comme un outil de différenciation et non pas de communication grand public...

Complètement. C'est vrai qu'on était à ce moment-là dans une logique claire de distinction. Je me souviens de textes parus vers 1990-1991 où l'on écrivait que la téléphonie mobile allait «sans doute», «peut-être», dépasser vers 2000-2001 le million d'abonnés !... Et même parfois, dans une sorte d'optimisme fou, parlait-on, dans les journaux, du chiffre «vertigineux» de 5 millions !!! Alors, effectivement, on peut rappeler quand même cette chose toute bête, c'est qu'en octobre 2001, en France, pour la première fois le nombre de lignes mobiles, près de 35 millions, était supérieur au nombre de lignes fixes, 34 millions... Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Le succès grand public du mobile n'a pas été vraiment anticipé.

Encore une fois, on retrouve dans cette logique de distinction, élitiste en un mot, le même discours tenu pour la téléphonie fixe dans les années 1880-1890. C'est-à-dire qu'on pense que la téléphonie est réservée à quelques-uns, des hommes d'affaires, des médecins, des gens qui ont des choses importantes à traiter, et éventuellement, peut-être, en toute fin, pour les bavardages mondains de quelques grandes bourgeoises !... Aussi surprenant que cela puisse paraître aujourd'hui, s'agissant de la téléphonie mobile, dans les années 1990, 1991, 1992, 1993 (encore que les choses commencent à bouger à partir de 1993), on est encore dans cette hypothèse-là. Qui n'est pas complètement fausse. Avant le succès que l'on connaît, il y a eu toute une période assez « poseuse », clinquante disons, pour ne pas dire plus, du téléphone mobile... qui, rappelons-le, n'était pas l'objet miniaturisé que nous connaissons. On imagine le banquier au bord de sa piscine avec son gros cigare, son verre de whisky à la main, passant quelques ordres au téléphone à des adjoints restés au bureau... On imagine aussi quelques vedettes de cinéma avec un téléphone mobile ; d'ailleurs, on voit dans les films arriver les mobiles... Comme le roman au dix-neuvième siècle, le cinéma est souvent un excellent indicateur pour les historiens des sensibilités et des systèmes de représentations contemporains.

Durant cette période, c'est à dire avant le boom des années 1996-1997, l'utilisation d'un téléphone mobile fait événement... À Paris, par exemple, aux terrasses des cafés...

Absolument. Et, point intéressant, à l'époque, quand on a un téléphone mobile, on le met notamment dans sa voiture... Et sur le toit de sa voiture on a une antenne qui fait environ 1 mètre de haut, très droite, avec une sorte de gros boudin entortillé à la base, de gros ressort... On sait qu'en Italie, notamment, il existait tout un commerce d'antennes de téléphones mobiles !... Dans de nombreuses grandes villes italiennes, comme Rome, Milan, Turin ou Gènes, on voyait énormément de voitures sur lesquelles il y avait ces antennes de téléphone. Et, pour la petite histoire, il semblerait - le conditionnel s'impose, naturellement - qu'il y avait beaucoup plus d'antennes que de téléphones dans les voitures !... Tout cela faisait effectivement partie des attributs, je ne dirais pas des attributs « mâles », encore que !, mais des attributs de distinction... Et d'un certain point de vue, tout cela, cette expression de soi, cet ego, cette vanité dirons-nous, était aussi un moteur de succès !...


Le Startac de Motorola, premier mobile gsm à clapet - 1997.
Le Nokia 3310, best-seller de 2000.

Un succès tel qui fait qu'en moins de cinq ans, on a un marché qui devient plus important que le marché de la téléphonie fixe...

La question qui se pose souvent à l'époque - c'est une question récurrente dans les travaux des chercheurs, des économistes, des gens qui travaillent dans le champ des télécoms -, c'est : est-ce que le téléphone mobile va se substituer au téléphone fixe ?... C'est une question qui se pose très sérieusement alors, tant l'essor du mobile semble irrépressible, au point d'effacer la téléphonie fixe... Il existe un indice très intéressant pour étudier ou vérifier ce type de bouleversement dans le grand public, et cet indice est le produit phare des fêtes de Noël... Or, à la Noël 1999, dernier Noël du vingtième siècle, France Télécom a vendu en une semaine quasiment 2 millions et demi d'abonnements et a donc inscrit 2 millions et demi de nouveaux clients mobiles en une semaine ! Cela ne peut être plus clair. Il y a un attrait réel à partir de 1999, 2000, 2001, qui ne va plus cesser... Le mobile devient vraiment un produit grand public, très grand public...

Il y a un phénomène dans cette histoire du mobile qui apporte un éclairage assez étonnant et complémentaire finalement, c'est le succès du SMS... Comment l'expliquer ? Là, on retrouve les «pagers», on retrouve Tatoo quelque part. Et là encore, c'est quelque chose que personne, absolument personne n'avait prévu !...

On est même là, d'un certain point de vue, dans quelque chose d'assez aberrant, techniquement, du moins. Encore une fois, cette question précise du succès du SMS nécessiterait un travail très fin de la part d'historiens... Nous savons que le SMS, au départ, c'est quelque chose qui donne au téléphone mobile la possibilité de passer des signaux techniques, d'une certaine manière destinés aux seuls techniciens, et qui n'intéresse «a priori» en aucune façon le client final. L'usage du SMS pour le grand public n'est pas du tout envisagé. Absolument pas. C'est une sorte de «canal» secondaire, à usage technique, pensé comme tel, et ignoré dans une large mesure...

En réalité, je ne pense pas, contrairement à d'autres pratiques techniques, qu'il y ait eu un «père» («collectif» ou non) du SMS, ce «Short Message System». Je ne sais pas qui l'a mis au point : est-ce que ça vient des États-Unis ?... Existe-t-il des études précises sur la question ?... Quelqu'un, à un moment donné, a eu l'idée d'utiliser ce système pour reconstituer une sorte de «pager», ce qui est assez anachronique. Il faudrait savoir d'où ça vient, qui en est à l'origine, qui a très vite compris que sur le plan du « business », c'était intéressant.
Ce qu'on sait cependant avec une relative certitude c'est que c'est à partir de 1993 que l'on commence (bien sûr très discrètement) à «expérimenter» l'envoi de SMS... Le SMS permet de transporter de petits fichiers, c'est donc le premier et, encore aujourd'hui, le principal moyen d'accéder aux données sur un téléphone mobile. Toutefois, ce mode de communication a connu une diffusion très différente selon les pays : la première utilisation commerciale doit remonter à 1995-1996 et doit faire face à une très faible interopérabilité entre les opérateurs, tout en se limitant à la fonction de messagerie.
Je crois que pour les historiens c'est encore un peu terra incognita. Je ne peux que constater le succès. Indiscutable. Très rapidement, à partir de 2001-2002, le SMS rencontre un réel succès auprès du public, auprès de la jeunesse en l'occurrence, puisque que le SMS ou le «Texto» (Texto étant le nom donné par SFR pour le SMS) devient un outil «générationnel». Très rapidement, il semble acquérir une force d'impact assez spectaculaire qui donne lieu à des centaines d'articles dans la presse, à des prises de position radicales, notamment sur la question du langage ultra simplifié qu'il induit, «pour ou contre le SMS», sur la supposée «mort de l'orthographe», la simplification de la pensée (comme on parle d'une simplification de la pensée «power point»), etc.

En tout cas, le constat est assez intéressant... Ce sont les jeunes qui sont moteurs. D'un simple point de vue culturel, cela recoupe cette même logique de bien-être associée à la mobilité... C'est-à-dire qu'il ne s'agit plus d'un simple signal, ou canal utilitaire, comme il a été dit, mais bien d'un outil que s'approprie une population adolescente qui éprouve la nécessité de se différencier de ses aînés... Et qui en profite pour créer son propre langage SMS, langage qui a effectivement cette «vertu» de faire pousser des boutons à tous les adultes qui savent écrire...

Tout à fait. L'anachronisme devient « chronique » si l'on peut dire... C'est toute une génération qui s'empare de cet outil, de ce « pager » insolite, peu pratique, au fond, mais qui permet de garder le contact silencieusement, j'allais dire « secrètement », avec l'extérieur. Cette dimension de secret, d'échange secret, de code, de langage codé, joue sans doute un rôle dans le succès du SMS qui va peu à peu se propager à l'ensemble des utilisateurs de téléphonie mobile, de même qu'il participe globalement au succès du mobile.

Aujourd'hui, avec mon mobile, en pleine réunion je peux regarder les mails ou SMS qui arrivent et je peux répondre à ces mails ou SMS, etc. Cela introduit aussi, je pense, un autre type de sociabilité, notamment pour les jeunes, les adolescents.

Là encore, nous voyons bien cette relation dialectique qui s'instaure entre l'outil technique et l'usage, entre la technologie et l'application qui en résulte, entre la proposition offerte et l'utilisation choisie qui est très souvent, on le voit bien avec le SMS, mais plus largement avec le boom, l'explosion du téléphone mobile, totalement imprévisible, non-maîtrisée, mon-maîtrisable...


Mobile Blackberry.

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