L’histoire des télécoms, #5 : le mobile

Une interview de Patrice Carré sur l’histoire récente et la courte préhistoire de la téléphonie mobile

Le mobile première génération

Peut-on dater précisément la naissance du premier téléphone portable, le 1G, le téléphone de première génération ?

A la fin des années 1940, des travaux sont menés aux États-Unis par les ingénieurs des «Bell laboratories». D'abord une idée émerge: utiliser des émetteurs de puissance faible pour couvrir de petites zones, appelées plus tard «cellules» qui permettent de réutiliser les fréquences sur des zones proches sans pour autant provoquer de superposition ni d'interférence. A chaque cellule on associe un émetteur récepteur qu'on ne tardera pas à appeler «station de base»... L'idée étant que ce qui importe - alors encore théoriquement - c'est que le passage du téléphone d'une cellule à l'autre puisse s'effectuer sans rupture de la connexion. C'est ce qu'on appelle le «hand over»...
Ce sont des principes un peu théoriques dans un premier temps, mais ils vont aboutir au téléphone cellulaire, le «Cell Phone», qui est d'ailleurs toujours l'appellation officielle, autorisée, du téléphone mobile. Le «sans fil» est d'abord et avant tout un téléphone cellulaire ; il s'inscrit clairement dans cette logique de «nid d'abeilles»... Et puis, tous ces travaux vont mûrir, vont donner lieu à des expérimentations multiples, tout cela va prendre du temps.

Il semblerait - c'est ce que disent la plupart des spécialistes de l'histoire technique du téléphone mobile - que la mise au point des tout premiers téléphones mobiles soit le fait d'un ingénieur américain, un certain Martin Cooper, qui était directeur de la R&D dans une société qui s'occupait de radio, à savoir : Motorola.

Donc, en 1973, ce Martin Cooper commence à réfléchir, non seulement à réfléchir mais à faire des essais de conversation téléphonique avec ses collègues de Motorola en utilisant un objet hybride, sans fil, au design primitif, tenant à fois du poste de radio et du téléphone... C'est donc à ce moment qu'est créé l'embryon du premier téléphone cellulaire. Les recherches vont se poursuivre pendant plusieurs années puis s'accélérer à partir de 1978... En fait, il faut attendre 1983 pour que Motorola lance un premier téléphone, le Motorola Dyna TAC 8000X, qui est l'ancêtre des terminaux portables que nous connaissons aujourd'hui.


Martin Cooper et le Motorola Dyna TAC 8000x.

Mais à l'époque, en 1983, il n'y a pas encore de réseau... On peut s'interroger sur ce Motorala Dyna TAC 8000X... Fonctionne-t-il véritablement ? Est-ce qu'il sert à quelque chose, et à qui, en fait ?...

Il est expérimental. Et, en effet, en 1983, il n'y a pas véritablement de réseau. On peut songer à une utilisation très restreinte, très limitée, suffisante pour valider le système... Ce serait d'ailleurs très intéressant de faire une étude sérieuse sur les premiers réseaux mobiles... Elle n'existe pas à ma connaissance... Il n'y a pas eu de travaux d'historiens des techniques sur les premiers réseaux mobiles. Qui les met en place ? Comment ? À quels endroits ?... L'expérimentation se fait-elle uniquement dans des villes ?... Il y a là sans doute un vrai champ de recherches pour de jeunes historiens !...


Le Motorola Dyna TAC 8000x.


Premières antennes à New-York faisant partie du système de téléphone cellulaire de Motorola.

Quoi qu'il en soit, ce Motorola sort en 1983... C'est donc à partir de là que vont commencer à se développer des réseaux de téléphonie mobile, de type Radiocom 2000 en France, essentiellement conçus à destination d'un public professionnel... On peut dire qu'à partir de cette date, 1983, commence l'ère du 1G, du «sans fil» première génération, période qui va durer une dizaine d'années, jusqu'à l'apparition du GSM en 1992...

Oui. C'est une première période qu'on peut qualifier d'expérimentale, d'essai, de tâtonnement. Et il n'y a pas de doute sur le public visé. Ces premiers téléphones sont d'abord utilisés par des chefs d'entreprise, des hommes d'affaires... De plus, c'est un achat qui coûte très cher, l'objet en soi est coûteux, et son usage également. Son utilisation est strictement utilitaire, professionnelle, absolument pas «résidentielle» comme nous le dirions aujourd'hui. Il faut ajouter que l'outil n'est pas pratique du tout, c'est un objet encombrant, on est très loin de la miniaturisation actuelle. Là encore, cela nécessiterait un vrai travail d'historien autour de cette période qui va des années 1980 jusqu'au début des années 1990... Combien y avait-il d'usagers ? Car c'est ainsi qu'on les appelait à l'époque, on ne disait pas encore «clients». Combien y avait-il par exemple d'usagers de Radiocom 2000 sur le territoire français entre la fin des années 1980 et le début des années 1990 ?... Très peu, je pense, quelques centaines... C'est une vraie question, passionnante. Non seulement d'un point de vue quantitatif, quel pourcentage, quel nombre, combien d'usagers, etc., mais d'un point de vue sociologique et culturel. Il y a là tout un territoire de recherche encore inexploré, du moins à ma connaissance...


Radiocom 2000.

Radiocom 2000 est le premier réseau de téléphonie mobile mis en place par France Télécom (qui à l'époque est encore un monopole) à destination des professionnels... Ce premier réseau français de téléphonie mobile est créé en 1986, c'est bien cela ?...

Absolument. Dans les années 1980, la France accuse un retard important dans les technologies de téléphonie mobile. Le seul réseau mis en place, réseau manuel et radiophonique, disons pour aller vite, nécessitant l'intervention d'une opératrice, est uniquement disponible dans les grandes agglomérations et n'est pas très opérationnel. Aussi, le ministère des télécommunication de l'époque décide de lancer le programme Radiocom 2000 qui va réellement se déployer sur l'ensemble du territoire à partir de 1985-1986... Mais le taux d'équipement reste faible.

Mais il est assez intéressant de noter que, dès la seconde moitié des années 1980, on voit se développer parallèlement des instruments de mobilité autour de ce qu'on appelle les «pagers», qui sont des instruments de services, dirons-nous : Alphapage et autres types de terminaux, comme Eurosignal (qui fut lancé dès 1975 !) pour les médecins, les infirmières, les vétérinaires, etc. Eurosignal est très emblématique de cette époque et reste, dans la mémoire collective, associé principalement aux médecins : un petit « bipeur » glissé dans la poche ou à la ceinture leur permettait d'être contactés, alertés en permanence... On a là une période assez intéressante où apparaît une technologie sans fil, primitive dans le cas d'Eurosignal, ou du moins basique, qui permettait de prévenir, d'alerter à distance (rappelons que le médecin « bipé » devait ensuite appeler l'hôpital ou la clinique sur son téléphone fixe), conjointement au développement de Radiocom 2000... Alphapage était déjà un instrument beaucoup plus sophistiqué qu'Eurosignal. Il permettait, via le Minitel, de recevoir un message de trois ou quatre lignes - une sorte de SMS, si vous voulez...


Alphapage.


Eurosignal.

Ces exemples de «pagers», tout comme les premiers téléphones mobiles, sont conçus, c'est très clair, dans une logique utilitaire... Mais bientôt, nous le savons, quelque chose d'autre va apparaître, une dimension nouvelle, qui n'est plus de l'ordre de l'alerte mais du «je reste en contact»... Comment s'opère ce passage ?...

Dans la première moitié des années 1990, ces premiers « pagers » d'alerte cèdent le pas à de nouveaux instruments de mobilité. C'est là que s'opère ce passage dont vous parlez, passage que l'on peut qualifier de culturel, en ce sens que ces nouveaux instruments s'inscrivent dans une logique de sociabilité générationnelle, d'appartenance à une classe d'âge spécifique, à une tribu, à un groupe, à une génération, etc. Le Tatoo de France Télécom en est sans doute l'exemple le plus symptomatique, sans oublier le Bip-Bop, plus tardif (qui lui était un téléphone), qui va naître vers 1992-1993, et qui sera qualifié de «cabine téléphonique de poche». En fait, le Bi-Bop était un « téléphone citadin ». Après une première expérimentation à Strasbourg, il fut mis sur le marché en 1993. Il s'est alors développé assez rapidement à Paris et en Ile de France jusqu'à compter, en 1995, un peu moins de 50 000 abonnés...


Le Bi-Bop (1993).

Avec ces instruments, nous ne sommes plus dans l'utilitaire mais bien dans la sociabilité. Il s'agit désormais de garder le contact avec son «réseau», avec son environnement, amical, social, avec son «local», si je puis m'exprimer ainsi. D'ailleurs, dès cette époque, le sociologue Michel Maffesoli étudie cette mutation et publie plusieurs articles sur la question, notamment sur sa nouveauté en terme de marketing. La consonance du Tatoo, en particulier, révèle de manière explicite et géniale cette double dimension d'appartenance et de reconnaissance : j'appartiens à un monde, à un «Tout» (T'as tout !) générationnel et je l'exprime par ce signe, cet objet, cet outil, ce «tatouage»... Avec ce «pager» d'un nouveau genre apparaît une communication nouvelle, une «com», comme nous disons familièrement, qui correspond globalement à une classe d'âge, avec des terminaux qui sont adaptés, des couleurs un peu «flashantes», etc., communication assez impertinente, joyeuse, ludique, «jeune» en un mot, très inattendue, très différente de celle d'un opérateur de service public classique... Positionnement marketing qu'on va retrouver, me semble-t-il, et là nous allons faire un petit saut en avant, dans la communication du troisième opérateur de téléphonie mobile, en l'occurrence Bouygues Télécom, qui doit avoir acquis sa licence en 1996. Celui-ci ne va pas apporter de l'innovation sur le plan technique, mais de l'innovation en termes de packaging, en termes de discours, et en terme tarifaire avec les forfaits, etc.


Tam-Tam.

Dans la période de la fin des années 1980 et de la première moitié des années 1990, il y a donc Radiocom 2000, c'est à dire le déploiement du premier réseau de téléphonie cellulaire en France, clairement axé dans une logique professionnelle, et, parallèlement, l'apparition d'instruments de mobilité, utilitaires dans un premier temps, puis «de contact», avec Tatoo notamment... Ce parallélisme m'incite à dire que cette époque mériterait une étude chronologique très fine, très pointue, permettant de voir au plus près comment s'articulent les choses... C'est un moment réellement passionnant et là aussi il faudrait que de jeunes historiens s'emparent de ce beau sujet de recherches !

Publicité pour le Tatoo de 1996.

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