L’histoire des télécoms, #5 : le mobile

Une interview de Patrice Carré sur l’histoire récente et la courte préhistoire de la téléphonie mobile

La préhistoire du «sans fil»

Nous allons parler aujourd'hui du téléphone mobile, et plus largement de la notion de mobilité... Pour ce qui est du téléphone cellulaire ou mobile, outil technique dont on sait l'apparition récente et le succès foudroyant, est-il possible néanmoins de l'inscrire dans une chronologie historique plus globale ? En clair : existe-t-il une préhistoire du mobile ?

C'est une vraie bonne question. En ce sens que si l'on regarde, comme je le fais souvent, les ouvrages de ce qu'on appelle le merveilleux scientifique à la fin du XIXe siècle, ouvrages qui sont un peu à l'origine de ce que nous désignons aujourd'hui sous le terme de science-fiction, et si l'on consulte également les rapports de prospective qui font florès dans les années 1960 et 1970, voire même 1980, on se rend compte d'une chose : à savoir que jamais ou quasiment jamais n'est envisagé le fait qu'on puisse transporter des sons, des images, des données sur des réseaux non-filaires en mobilité.

Quand on regarde de grands rapports de prospective, que ce soit en France celui de l'ingénieur Albert Glowinski, qui a publié en 1980 un rapport paru sous le titre «Télécommunications objectif 2000» (Dunod éditeur), ou encore le rapport Nora-Minc, rapport fondamental qui, d'une certaine façon, «prévoit» ce qui va devenir la convergence, il ne me semble pas que la question de la mobilité soit, à un moment ou un autre, évoquée de façon extrêmement précise. On est donc là face à un phénomène assez intéressant.

Si l'on remonte dans le temps, à l'orée des années 1880, et si l'on songe, par exemple, à un auteur comme Albert Robida, auteur majeur s'il en est de la littérature «merveilleuse» ou de science-fiction, celui-ci, via son téléphonoscope, imagine un instrument de «convergence» parfaite où il y a de l'image et du son, où il est possible de faire un certain nombre de choses en interactivité, mais il n'imagine absolument pas son téléphonoscope sans connexion filaire, y compris quand il évoque des téléphonoscopes pour des correspondants de guerre. C'est assez symptomatique de cette incapacité qu'on a eu pendant très longtemps à penser la transmission de signaux hors de soutiens matériels.


Illustration d'Albert Robida - Journal téléphonoscopique - 1883.

Vous employez le terme de « phénomène »... ce qui renforce le caractère de soudaineté ou d'instantanéité de l'apparition du mobile dans la longue histoire des télécommunications... Qu'en est-il exactement ?

Je voulais insister en premier lieu sur ce hiatus, sur ce trou noir dans la littérature dite de pré-science-fiction, de «merveilleux scientifique», ou dans les rapports de certains prospectivistes pour mettre en évidence la complexité de représentation ou d'anticipation d'un outil technique que l'on pourrait qualifier d'immatériel. Mais, bien entendu, le téléphone mobile s'inscrit et participe à l'histoire technique, sociale et culturelle de ce que nous nommons ici La grande histoire des télécommunications.

En fait, il faut attendre le tout début du XXe siècle avec les travaux de Hertz, puis ensuite les travaux de Branly, puis surtout les travaux de Marconi en 1896 pour que l'idée de «transporter» de la télégraphie «sans fil» soit véritablement à l'ordre du jour. Et cela va jouer un rôle extrêmement important dans l'histoire de la marine, par exemple. Nous avons tous en tête ces bateaux en détresse secourus grâce à la télégraphie sans fil. De même que nous avons tous en mémoire la tragique histoire du Titanic qui sombra au Sud de Terre-Neuve dans la nuit du 14 au 15 avril 1912... La première manifestation de la mobilité est donc liée à la sécurité, et son utilisation dans la marine en est un parfait exemple. Et elle « se pense », si je puis dire, avec la radio, avec la possibilité de transmettre des signaux via des ondes qu'on va très rapidement appeler des ondes hertziennes. En France, le capitaine Ferrié, qu'on connaîtra plus tard sous le nom de général Ferrié, va jouer un rôle tout à fait essentiel. C'est lui notamment qui, en 1903, va sauver la Tour Eiffel de la destruction. Ferrié avait compris qu'il était possible de communiquer avec des navires en mer à partir de ce point haut considérable... La TSF, la radio pour dire les choses simplement, va permettre des communications à des distances assez extraordinaires, bien au-delà des possibilités techniques offertes à l'époque par le téléphone. Et c'est la première guerre mondiale qui va jouer un rôle déclencheur dans le domaine de la diffusion des techniques de télégraphie sans fil.


Marconi et la Télégraphie sans fil.


Expériences de Marconi à travers la Manche.


Le commandant du Titanic ordonne l'envoi du signal de détresse.

Cette fois encore, comme nous l'avons vu dans les épisodes précédents, avec le télégraphe optique de Chappe ou encore l'Internet, l'aspect militaire s'avère être une donnée cruciale dans l'essor des technologies...

En fait, dès qu'on va commencer à mettre en place des postes émetteurs et des postes récepteurs de télégraphie sans fil, on va peu à peu les miniaturiser et les utiliser sur le théâtre des combats. Encore une fois, les télécommunications comme la géographie, «ça sert d'abord à faire la guerre !» Et avec la radio, c'est très clair. La radio, c'est d'abord et avant tout une technologie qui va être utilisée et qui va connaître sa véritable diffusion avec la première guerre mondiale.

On sait très bien que la télégraphie sans fil joue un rôle prépondérant dans certaines batailles navales. On sait aussi que sur le modèle de ce qu'avait fait Galliéni, gouverneur militaire de la place de Paris en 1914 et qui participa activement à la victoire de la Marne (en réquisitionnant les fameux taxis), Ferrié eut l'idée de réquisitionner les camions destinés à ravitailler les abattoirs de La Villette. C'est une idée assez étonnante et rarement évoquée. Il prend donc les bétaillères pour les transformer en transports de postes de radio qui vont aller le long du front afin de donner des informations en direct au commandement central sur telle ou telle avancée des ennemis. Ces postes de radio autotractés illustrent on ne peut mieux la dimension militaire qui joue un rôle essentiel dans toute l'histoire des télécommunications.


Antenne installée au Champ de Mars en août 1909 sur l'initiative du Général Ferrié.

En outre, la première guerre mondiale favorise l'innovation technique, notamment autour de ce qu'on appelle la lampe TM (Télégraphie Militaire), innovation qui est issue des travaux de l'ingénieur américain Lee de Forest. En 1906, en travaillant sur certains principes physiques, Lee de Forest met au point la lampe triode, une invention qui s'avèrera déterminante. La lampe triode va favoriser deux choses : d'une part, en télégraphie sans fil, elle va accélérer et amplifier la transmission du signal et permettre, à terme, la radiophonie ; d'autre part, dans le domaine du téléphone, l'utilisation de la lampe triode va permettre les liaisons longue distance.


La lampe triode (ou Audion) de Lee de Forest - 1906.

La première liaison longue distance sur réseau téléphonique est ouverte en 1915, entre New-York et San Francisco... Il devient désormais possible de passer un coup de fil en direct, sans passer par un certain nombre d'intermédiaires, entre New-York et San Francisco, c'est à dire de traverser le continent nord-américain d'Est en Ouest. En ce sens, on peut donc dire que l'origine du téléphone mobile se trouve dans la lampe triode puisque celle-ci ouvre la voie au domaine de la radiotéléphonie. Par ailleurs, toujours en 1915, en octobre, de Forest réalise une liaison radiotéléphonique entre Arlington (USA) et la Tour Eiffel... Certes la qualité est médiocre... Mais !...


Lee de Forest avec son transmetteur - 1915.

Il y a aussi, dans cet espace-temps qu'on peut qualifier de préhistoire du mobile, cet instrument nommé talkie-walkie...

En effet. Encore une fois, c'est la guerre, et il s'agit cette fois de la seconde guerre mondiale, qui va jouer un rôle important dans ce domaine.

Déjà, dans l'entre-deux guerres, quand vous regardez la presse scientifique, quand vous regardez les travaux qui sont effectués par tel ou tel industriel, tel ou tel équipementier, on constate effectivement des tentatives. On essaie d'installer de la radiotéléphonie dans les chemins de fer ou encore sur des automobiles, mais ce sont des expériences qui ne donnent pas lieu à une industrialisation. Il y a cependant des choses intéressantes dans le domaine de l'aviation, en particulier dans cet aspect vital des liaisons avec le sol... mais nous sommes dans des domaines relativement restreints.

Pendant la seconde guerre mondiale, arrive sur le théâtre des opérations cet instrument radio émetteur et récepteur que l'on peut qualifier de lointain ancêtre du téléphone mobile que nous avons tous dans nos poches aujourd'hui, et qui est le talkie-walkie... Celui-ci est mis au point pendant la seconde guerre mondiale et va être utilisé lors de la guerre du Pacifique et, bien entendu, en Europe, après le débarquement des forces alliées en Normandie.

L'intérêt de ce walkie-talkie (il semble que les Américains privilégient le «walk», «marcher», sur le «talk», «parler»), c'est qu'il va permettre l'échange d'informations sur le terrain entre des petits groupes de soldats isolés qui manœuvrent sur le théâtre des opérations... avec néanmoins cette incapacité - comme d'ailleurs avec les tout premiers téléphones de Bell - de parler et d'écouter en même temps... Ce qui, dans un schéma militaire, somme toute, n'est pas complètement ridicule.


"Walkie Talkie" SCR536 de Motorola utilisé pendant la 2nd guerre mondiale par les américains.

Peut-on dire du mobile, du «sans fil», qu'il est une invention, au sens fort du terme ?

Contrairement au téléphone de Graham Bell, contrairement à la télégraphie sans fil de Marconi, le téléphone mobile n'est pas à proprement parler une invention. On pourrait dire du mobile qu'il est une innovation qui fait «son marché» dans plusieurs technologies, si je puis m'exprimer d'une façon aussi triviale. Celle du téléphone, parce qu'il y a effectivement la notion de téléphonie, c'est à dire de voix qui porte au loin, et celle de la radio puisqu'on va se passer du soutien du fil, du soutien du câble, du «matériel» si vous voulez, car on est vraiment dans «l'éther» comme on disait au XIXe siècle.

D'une certaine façon (au début en tout cas), on peut dire que la téléphonie mobile utilise plusieurs secteurs ou vecteurs technologiques. On a d'une part la radiophonie, les champs ou éventails d'ondes électromagnétiques destinées à la radio ou la télévision, et d'autre part la téléphonie, avec des réseaux ciblés de télécommunication...

D'ailleurs, à la fin des années 1940, les applications visibles de la téléphonie «de mobilité» (nous sommes très loin du mobile tel que nous l'entendons, très loin de l'instrument de poche que nous connaissons tous) se font pour un certain nombre de secteurs ciblés : l'armée, la police, la gendarmerie, les ambulanciers, les pompiers, etc., sans oublier les taxis, ce qu'on appelait alors les radio-taxis. Ceux-ci sont en quelque sorte emblématiques de l'époque. Il faut souligner que leurs téléphones de voiture transitaient par une centrale téléphonique, il y avait tout un système rudimentaire de voyants lumineux qui indiquaient si la ligne était occupée ou pas, tous les appels nécessitaient l'intervention d'une opératrice... Quand vous regardez des films des années 1950 ou des années 1960, vous vous apercevez que la téléphonie dite de mobilité existe pleinement. Elle fait partie du récit, des péripéties, du décor, de l'atmosphère ambiante... C'est vrai pour les radio-taxis, vrai encore pour les voitures de police et les véhicules de la gendarmerie.


AT&T radiotéléphone. USA, Chicago, 1947.


Téléphone mobile de l'armée - années 50.


Téléphone de voiture Motorola - 1964.

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