L’histoire des télécoms, #6 : la technologie

L’histoire des télécoms, #6: la technologie

Une interview croisée de Patrice Carré et d’Ariel Kyrou sur la technologie et la façon dont elle nous a transformés

Ce sixième et dernier épisode de notre grande histoire des télécommunications a une dimension plus philosophique que les précédents. Il pose la question de la nature de l’objet technologique ou surtout de l’imaginaire ainsi que des fantasmes démiurgiques associés à la technologie depuis les deux révolutions industrielles.

S’y rencontrent Thomas Edison, «L’Ève future» de Villiers de l’Isle-Adam, le canard de Vaucanson, von Neumann, Alan Turing, Marcel Duchamp, Proust, le chien robot Aïbo et bien d’autres figures qui, toutes, racontent l’aventure de nos machines.

Ce regard transversal sur l’histoire de la technologie, forcément incomplet mais riche de nombreuses réflexions, est d’abord porté par Patrice Carré, à la source de nos six épisodes. Il profite aussi de l’ajout des visions d’Ariel Kyrou, rédacteur en chef de Culture Mobile et par ailleurs auteur de trois livres approchant ces questions : Paranofictions (Climats, 2007), ABC Dick (Inculte, 2009) et Google God (inculte, 2010).

Objet technique, objet technologique

Dans ce dernier épisode de notre Histoire des télécommunications, nous allons parler de la technologie, au sens le plus large, en transitant par l'objet technologique, qui peut être un ordinateur, un téléphone mobile, mais aussi un réseau invisible... En premier lieu, qu'est-ce qui différencie pour vous l'objet technologique de l'objet technique ?

Patrice Carré - Vaste sujet. L'objet technique est issu d'un savoir faire, là où objet technologique serait inclus dans un système, un système technique au sens où l'entendait Bertrand Gille qui fut un très grand historien des techniques. J'avoue que je ne souhaite pas faire trop de différence entre technique et technologie. D'un point de vue historique ou plus exactement d'un point de vue historien, on parle généralement de l'histoire des techniques, on ne parle pas, ou peu, de l'histoire des technologies. Il faut y voir avant tout un anglicisme !... Ceci étant dit, on parle aujourd'hui d'une histoire des technologies de l'information et de la communication, ce qui, en soi, valide ou du moins autorise notre questionnement commun autour de cette différenciation entre objet technique et objet technologique...
S'agissant de l'objet technique, les travaux du philosophe Gilbert Simondon * ou encore de Leroi-Gourhan, repris d'une façon intéressante par Bernard Stiegler, notamment dans son travail en trois volumes « La technique et le temps », montrent clairement que dans celui-ci il y a la volonté d'un « élargissement », d'une prolongation de l'être humain. Les travaux des anthropologues, des préhistoriens, montrent bien que l'être humain pour mieux chasser s'est doté d'outils, lesquels, par la suite, ont servi à d'autres fins. Les objets techniques sont donc d'abord des outils qui sont des prolongements, des prolongations du corps ; cette dimension ou extension « physique » est essentielle.

*Gilbert Simondon, «Du mode d'existence des objets techniques», Paris, Aubier, 1958.


Char égyptien à deux roues provenant d'une tombe de la nécropole thébaine (1580-1320 avant notre ère, Musée archéologique, Florence).


iPhone.

Autrement dit, on pourrait résumer cette articulation entre l'objet technique et l'être humain de la façon suivante : l'homme est technique et la technique est l'homme !...

Patrice Carré - C'est une formule un peu lapidaire mais elle dit bien ce qu'elle veut dire... En effet, l'objet technique est d'abord et avant tout une extension du corps humain. L'homme et l'outil sont inséparables, et ce depuis l'aube de l'humanité. Si l'on reprend la définition de Simondon, l'objet technique (et cela est d'autant plus vrai pour des objets dont la fin est bien la télé-communication) est d'emblée posé comme prothèse si l'on entend par outil l'objet technique qui permet de prolonger et d'armer le corps pour accomplir un geste, et par instrument l'objet technique qui permet de prolonger et d'adapter le corps pour obtenir une meilleure perception... D'autre part, j'aime bien la remarque du philosophe Dominique Bourg* qui considère que se détache sur le fond des artifices (ou produits) de l'action humaine l'ensemble plus restreint des artefacts de l'action technique de l'homme... Selon lui, l'action technique de l'homme génère deux catégories d'artefacts, deux types d'objets (qui, bien entendu, selon la vieille détermination aristotélicienne, n'ont pas, en eux-mêmes, leur principe de fabrication ou de modification) : il s'agit d'une part des objets techniques que nous fabriquons, et, d'autre part, des objets naturels que nous transformons.
Ensuite, en «étalant» la question sur la très longue durée, on peut, en simplifiant à l'extrême, décliner l'histoire de la technique en plusieurs séquences. Nous avons une première séquence qui va grosso modo de l'Antiquité gréco-romaine jusqu'au XIV-XVe siècle, une deuxième séquence qui va du XVe jusqu'au XVIIIe siècle, et puis, à partir de la fin du XVIIIe siècle, de la révolution industrielle des années 1770-1780, les choses s'accélèrent. Dès lors, l'objet technique n'est plus seulement un objet « au service de », mais devient un objet de consommation. Il quitte à mon sens le statut de « simple » outil. Il est certes toujours un outil, mais, si j'ose dire, «en dépassement» de ce qu'il est. Et interviennent alors des notions tout à fait nouvelles qui sont celles de consommation, de marché, et qui sont celles peu à peu de marché de masse qu'on va voir naître au XIXe siècle avec les Expositions Universelles. Dès lors, l'objet technique n'est plus seulement une prothèse, un prolongement du corps, un outil singulier, conçu, façonné par et pour l'individu, mais devient un objet qui va être mis sur le marché et qui va permettre un certain nombre d'opérations nouvelles, un certain nombre de prolongements nouveaux qui sont des prolongements de masse. A partir de ce moment, qu'on peut donc situer entre la fin du XVIIIe siècle et la fin du XIXe siècle, apparaissent, sur le marché, des objets de consommation qui vont devenir par la suite des "machines du quotidien".

*Dominique Bourg, « L'homme artifice, le sens de la technique », Paris, Gallimard, 1996.

C'est donc à la révolution industrielle puis à la massification du marché qui lui fait suite que l'on doit ce glissement sémantique où la technique se métamorphose en technologie...

Ariel Kyrou - Effectivement, la différence entre objet technique et objet technologique, d'un point de vue purement étymologique, voire philosophique ou sociologique, ne se justifie pas. Néanmoins, plusieurs éléments peuvent permettre de la comprendre, de lui donner un sens.
Patrice a parlé de la transformation de la technique, de l'objet technique... De simple outil prolongeant notre corps, il se transforme en produit du marché de masse : c'est l'un des éléments qui explicitent ce terme de technologie.

Sous ce regard, l'un des symboles du passage de la technique à la technologie pourrait être le combat de ceux qu'on a appelé les Luddites. Entre 1811 et 1816, dans le nord-ouest de l'Angleterre, ces tisserands et artisans de la bonneterie ont été parmi les premiers à violemment critiquer « l'âge des machines ». Ils revendiquaient avec force un savoir-faire, une pratique individualisée, maîtrisée, transmissible de la technique, et refusaient l'industrialisation de leur métier, vécue comme déshumanisante. Cela conduisit ces activistes luddites à détruire des milliers de machines pour préserver leur mode de vie... Il y a dans ce passage de la technique de l'artisan à la machine industrielle, historiquement, un changement décisif. Avec la révolution industrielle, la technique bascule insidieusement dans la technologie, on assiste à une sorte de transmutation culturelle.
Un deuxième élément, c'est que les gens qui ont commencé à utiliser le terme de technologie l'ont fait pour restreindre l'immense champ des techniques : on ne peut vivre sans techniques - l'écriture est une technique, la langue est une technique, etc. - alors qu'on peut a priori vivre sans technologie. La technique est en quelque sorte apparentée à l'humanité dès son origine, elle en est l'une des expressions. Or, avec la technologie, apparaît un autre aspect, que l'on pourrait qualifier de démiurgique : la technique ne peut échapper à l'humain qui la conçoit, alors que la technologie, dans notre imaginaire, peut suivre un chemin autonome, qui serait le sien et pas seulement le nôtre. C'est là que l'on retrouve cette machine que cassaient les Luddites, machine qui, à l'aube du XIXe siècle, commence à « s'échapper », à outrepasser, si j'ose dire, la simple condition humaine.


Luddites : Portrait imaginaire de leur leader Ned Ludd (travesti en femme) (pub. 1812).


Casseurs de machines ou "Luddites", 1812.

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Écouter la double interview de Patrice Carré et Ariel Kyrou

Patrice Carré, historien et Ariel Kyrou, essayiste, racontent l'histoire de la technologie.

Durée : 67mn Télécharger

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