L’histoire des télécoms, #6: la technologie

Une interview croisée de Patrice Carré et d’Ariel Kyrou sur la technologie et la façon dont elle nous a transformés

De l’automate à la machine intelligente

Cet aspect démiurgique présent dans la technologie nous renvoie, de fait, à la notion d'intelligence artificielle, à la création de machines intelligentes...

Patrice Carré - Oui. Dans la technologie, il y a ce dépassement de la tekhnè pour arriver à cette machine et à cet aspect prométhéen et démiurgique. Il y a une assez belle métaphore littéraire qui parcoure la littérature depuis le XVIIe-XVIIIe siècle, c'est celle de l'automate. Et je pense que sa plus belle réalisation littéraire en est «L'Ève future» de Villiers de L'Isle-Adam.


Auguste Villiers de l’Isle-Adam - "L’Éve future".

Le livre est publié en feuilleton à partir de 1878, dans « Le Gaulois », si mes souvenirs sont exacts...
L'argument en est très simple. Il s'agit d'un jeune Lord anglais, qui s'appelle Lord Ewald, et qui tombe amoureux d'une femme à la beauté absolument extraordinaire. Mais cette « Vénus Victrix », comme nous le dit Villiers de L'Isle-Adam, souffre d'une sottise absolue, au grand désespoir de ce jeune héros romantique qu'est Lord Ewald.
Celui-ci, atterré, effondré, en vient à partager son désespoir avec l'un de ses amis qui est ni plus ni moins que le sorcier de Menlo Park, à savoir Thomas Edison en personne. Et Edison lui dit : « Ne vous inquiétez pas, cher ami, je vais reconstituer une réplique parfaite. » Il façonne un répliquant, a-t-on envie de dire, pour les lecteurs de Philip K. Dick, auquel les superbes répliquants de Blade Runner se firent, si l'on veut, l'écho... Et Edison va réussir grâce à un certain nombre de tours de passe-passe à reconstituer sa plastique, à en faire une image tout à fait exemplaire, une Andréide ou réplique intelligente qu'il va nommer Hadaly. Ce nom, d'ailleurs, me semble-t-il, évoque irrésistiblement « idéal »... ce qui traduit on ne peut mieux la prouesse technique dont il est question.


Affiche du film Blade Runner.

Thomas Edison, ou plutôt le personnage que devient Edison dans le roman de Villiers de L'Isle-Adam, incarne d'une certaine façon une figure d'alchimiste moderne. Et l'on pourrait aller jusqu'à dire de l'électricité qu'elle est un composé ou un « précipité » alchimique... Il y a là un aspect de transgression et de secret, qui, appliqué à tout objet technologique, est assez intéressant...

Patrice Carré - On retrouve-là la relation trouble entre la science et la magie qui fait florès en cette deuxième moitié du XIXe siècle. Il existe un certain nombre de travaux d'historiens sur cette question (je pense notamment aux beaux travaux de Nicole Edelman* sur le magnétisme, le somnambulisme et le spiritisme dans la France du XIXe siècle, et rappelons pour mémoire les expériences de Mesmer à la fin du XVIIIe siècle), qui montrent bien les liens qui existent entre la science, l'électricité, la « fée électricité », l'occulte, la magie...
Villiers ne rentre pas dans les détails techniques, bien entendu, mais il y a incontestablement cet aspect transgressif, de « procréation » transgressive et de franchissement de l'interdit... Car cette Andréide est tout à fait capable de donner le change, d'autant plus - et c'est un élément très important - qu'un medium, une certaine Mistress Anderson plongée dans un profond coma et parvenant ainsi à un certain degré de voyance, va aider Edison dans son travail. Et, Hadaly, cette femme aimée, reconstituée, est effectivement la machine intelligente parfaite ! Elle est tellement parfaite, tellement humaine, que personne ne se rend compte qu'elle n'est pas la vraie jeune fille aimée par Lord Ewald !... Mais, bien évidemment, comme il y a une justice divine et que le savant, en l'occurrence Thomas Edison, a voulu se mesurer à Dieu, la vengeance divine sera telle que le navire sur lequel voyage la sublime Hadaly va couler. Et le romantique Lord Ewald n'aura par conséquent jamais la joie et le bonheur de vivre avec cette femme idéale, douée de beauté et d'intelligence... Dernière ruse d'un Au-delà défié, comme la statue du Commandeur projette Don Juan dans l'abîme, l'invention impie d'Edison sera emportée par les vagues lors du naufrage du bateau qui la transportait jusqu'à Lord Ewald.
L'œuvre de Villiers de l'Isle-Adam participe, à mon sens, de la fascination et de l'angoisse nées des mutations techniques/technologiques qui s'esquissent à cette époque (issues, pour la plupart, de l'électricité) et qui, peu à peu, s'installent dans le quotidien dès les deux dernières décennies du siècle. Dédiée aux rêveurs et aux railleurs, ouvrant ainsi un champ d'interprétations multiples, elle est à la fois roman scientiste et œuvre mystique. S'y télescopent alarme craintive et espoir insensé d'un rêve multiséculaire, rendu enfin possible par la science et la technique : la « création » de l'homme parfait !... Villiers rêve de l'unité perdue. Il est habité par un désir d'absolu. Isolé de Dieu, l'homme vit dans un monde purement physique, dépourvu de significations réelles. Seule la science s'avère être un outil efficace pour ouvrir « les fenêtres de l'Au-delà »... Seuls savants et artistes peuvent fournir les moyens du dépassement. Contre la raison ordinaire, se dresse dorénavant, et à côté de l'irrationnel du poète, la raison scientifique. A sa façon (contre son gré ?) le poète ajoute une touche au mythe du Progrès qui se constitue à cette période de notre histoire. Par l'électricité mise en scène dans la simulation, l'ingénieur - ce héros moderne - ouvre les possibilités d'un avenir meilleur et surtout permet de renverser le cours d'une nature décevante. Retournant au sens sacré et profond des origines, la machine permise par l'électricité pénètre le mystère de l'Éternité. La technique entre ici dans le monde du fantasme, dans l'univers de ce qui échappe. Elle participe du Mystère.

* Nicole EDELMAN, « Voyantes, guérisseuses et visionnaires en France, 1785-1914 », Paris, Albin Michel, 1995.


Metropolis de Fritz Lang.


Un robot nommé du nom de la « Hadaly » de L’Éve future.

La technologie, à la différence de la technique, dans sa substance profonde, pour ne pas dire dans son « inconscient », aurait partie liée d'une certaine manière avec l'illusion, le rêve, le fantasme... Autrement dit, avec la technologie, on entre dans une sorte d'outre-espace où tout devient possible, d'où cet aspect de transgression dont on parlait à l'instant...

Patrice Carré - Cette métaphore de l'intelligence et de la machine intelligente, on va la retrouver aussi dans la littérature chez un auteur comme Raymond Roussel. Dans « Locus Solus », qui paraît en 1914, on a aussi, sous d'autres formes, toute cette machinerie douée d'autonomie, d'intelligence... Michel Foucault, dans son livre sur Raymond Roussel, a bien montré comment fonctionnaient ces dispositifs dans les jardins de Locus Solus, ces « têtes » jaillissantes, la tête de Danton qu'on voit surgir à un certain moment, etc.
Toutes ces machines, tous ces objets technologiques, pour reprendre notre formulation de départ, sont conçus dans un esprit démiurgique, incontestablement. Ces machines, à la différence des objets techniques, sont des machines qui ne prolongent pas l'être humain... Elles sont autres, dans la démesure prométhéenne... Elles ne sont plus des objets mais des machines, contrairement à l'objet technique qui prolonge... Là, je songe à Léon Bloy (écrivain que Barthes « classait » du côté de ces écrivains de l'invective et de l'extrême) qui dit du téléphone qu'il est « l'allonge-voix », ce funeste, cet horrible « allonge-voix », qui déforme les sons et rend les conversations inutiles, laides, dénaturées, impossibles... Eh bien, là, avec l'objet technologique on a une machine, une machine qui s'intègre - elle le produit et en est le produit - à un système. Nous ne sommes plus dans « l'allonge-voix », nous ne sommes plus dans la prolongation de la voix, nous ne sommes plus dans la prolongation du regard, nous ne sommes absolument pas dans la question de l'ubiquité, c'est à dire de la prolongation à distance de l'être, que ce soit par le son ou par l'image... Là, nous avons de la technique qui se substitue totalement à l'intelligence humaine, qui ne la prolonge pas mais qui se substitue à elle. On a cette machine intelligente qui peut, à la place de l'homme, agir, faire, accomplir telle ou telle activité. Clairement, au centre de l'objet technologique, et c'est fondamental, on a du logiciel. Et pour revenir à cet exemple de l'Ève future de Villiers de L'Isle-d'Adam - et bien que ce soit en l'occurrence un anachronisme -, pour que cela fonctionne, pour que l'intelligence se déploie, il y a du logiciel. Edison, via le fluide magnétique du medium, y introduit d'une certaine façon une « âme », autrement dit du logiciel. Et c'est cette force, inexplicable, cette magie, cette « âme » qui permet l'impossible, l'impensable... Dans tout objet technologique il y a, je crois, en creux, et toujours, obscurément, cette force occulte de l'inexplicable... Et ça, c'est la fiction qui en rend compte !...

Cette « force occulte de l'inexplicable » pourrait aussi être perçue comme le talon d'Achille de la technologie... Qui dit « inexplicable » dit aussi effroi, défiance, peur, crainte...

Ariel Kyrou - Dans l'apparition de la technologie, donc de ce glissement de la technique à la technologie, il y a cette dimension obscure, cette zone d'étrangeté, ce « rébus », incompréhensible, du moins pour le commun des mortels. Pour moi, on pourrait presque faire naître la technologie avec Vaucanson et son canard mécanique. Exposé en 1744 au Palais-Royal, ce « canard digérateur » est censé « manger et digérer, cancaner et simuler la nage ». De fait, dès sa création, il impressionne voire dérange ceux qui le découvrent en action et qui, dans un premier instant, se demandent s'il n'est pas vivant... Ensuite, sur le registre fantasmatique, il y a en 1770 l'imposture du joueur d'échecs par le baron von Kempelen à Presbourg. Von Kempelen fait croire à tout le monde (et c'est une supercherie) qu'il a créé un automate (le « Turk ») qui joue aux échecs et que celui-ci peut battre tous ses adversaires... Les gens sont donc éberlués, stupéfaits, et s'interrogent : comment un automate peut-il si bien jouer aux échecs ?... C'est impossible !... C'est impensable !... Et pourtant !... Il y a cette fascination qui existe : c'est incontestable, nous sommes fascinés par l'imitation de la vie et de l'intelligence... Le plus incroyable, c'est que la mystification de von Kempelen, avec son humain lilliputien caché dans la carcasse de l'automate, deviendra réalité en 1997 lorsque l'ordinateur Deep Blue d'IBM battra le champion du monde d'échecs Gary Kasparov ! De fait, cette fascination pour le canard de Vaucanson ou le joueur d'échecs de von Kempelen, on la retrouve chez Villiers de L'Isle-Adam et son Andréide - qui pose, entre parenthèses, une question passionnante : le transport amoureux du jeune Lord Ewald n'est-il pas décuplé, amplifié par l'illusion, par le fait que son aimée soit une réplique, un double, une machine ?... Et puis il y a aussi évidemment Mary Shelley avec son célèbre roman « Frankenstein ou le Prométhée moderne »... Ici, bien entendu, la fascination technologique côtoie de très près l'effroi. Il y a de l'enchantement et de l'envoûtement, ce dernier vocable pouvant être perçu de plusieurs manières, comme on le sait. Et d'ailleurs quand les gens vont critiquer les techniques nouvelles, ils vont les critiquer sous le thème de la technique qui devient folle, qui échappe à l'homme !...


Canard de Vaucanson.


Le Turk, automate joueur d'échecs.

En risquant un mauvais jeu de mot, on pourrait dire de la technique qu'elle se raisonne et de la technologie qu'elle est déraisonnable... L'une s'appuie sur la clarté, l'autre sur l'ombre...

Patrice Carré - Oui, c'est Stanley Kubrick. C'est « 2001 l'Odyssée de l'espace » où effectivement le robot se révolte... Enfin l'intelligence artificielle, l'ordinateur, on va l'appeler comme ça, se révolte et prend le pouvoir. De même que l'ordinateur (mais bien sûr l'ordinateur c'est d'abord 5 ou 6 chercheurs qui ont mis au point des algorithmes et donc ce n'est pas l'ordinateur qui gagne mais le résultat de calculs issus de l'intelligence humaine !) peut battre un homme aux échecs.


« 2001, l'odyssée de l'espace », film de Stanley Kubrick.

Ariel Kyrou - Et la chose très signifiante dans ce mouvement-là, et qui pour moi est absolument majeure, c'est que le vrai changement entre la technique et la technologie se joue aussi dans le rapport au mythe. En ce sens que, avant ce qu'on appelle la technologie, le mythe était cantonné dans le pur domaine de l'imaginaire. Pendant un long moment, le mythe s'est transmis par la voie orale, de génération en génération. Puis l'écrit a pris le relais, on vient de le voir avec l'exemple de Mary Shelley et Frankenstein, et c'est lors de ce passage du mythe à l'écrit que la technologie vient incarner ce fantasme de toute-puissance qui permet de pouvoir réaliser, matérialiser les deux types de mythe majeurs de notre civilisation : la création de la vie et la destruction du monde, donc de la vie. C'est un mouvement concomitant. Créer et détruire. Façonner et annihiler. Le mythe de la création : moi, humain, je peux être l'égal de Dieu et créer ! Et puis le mythe de la destruction ! Hiroshima avec la bombe atomique, d'un certain point du vue, est un mythe moderne : je peux détruire le monde en appuyant sur un bouton... Donc, l'ère technologique existe, selon moi, à partir du moment où finalement le mythe qu'on pensait jusqu'alors être quelque chose de purement imaginaire, nourrissant les hommes et leur esprit, devient soudainement tangible, possible, « solide », prévisible, envisageable, pour le meilleur et pour le pire. Autrement dit : grâce à la technologie, à tort ou à raison, l'homme pense dorénavant être capable de créer la vie, via le clonage ou l'intelligence artificielle, ou d'orchestrer la fin du monde...

Pascal Carré - On serait donc ici, pour employer un vocabulaire un peu lacanien, dans une sorte de nœud borroméen où il y a des brins de réel, des brins d'imaginaire et des brins de symbolique. Et ce nœud borroméen serait le centre, le cœur de l'objet technologique... Dit autrement, à la différence de la technique qui est habitée par l'utilité et l'efficacité - on pourrait parler aussi de « stabilité », à l'image d'un pont stable entre deux rives -, la technologie, elle, outre l'utilité, intercepte toutes les « fréquences sourdes » du monde qui l'entoure. On pourrait dire de la technologie qu'elle met à jour ou transperce le réel et qu'elle en dévoile toutes les virtualités.

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