L’histoire des télécoms, #6: la technologie

Une interview croisée de Patrice Carré et d’Ariel Kyrou sur la technologie et la façon dont elle nous a transformés

La décade prodigieuse

Mais ne peut-on pas dire de la technologie qu'elle naît avec l'ordinateur ? Est-ce qu'il n'y a pas là un point clé dans ce basculement de la technique dans la technologie ?...

Ariel Kyrou - Bien sûr. C'est à l'évidence un point clé. Et qui dit ordinateur dit langage mathématique... Sous ce regard plus directement liés aux outils, il y a deux vecteurs principaux de cette transformation, de ce passage de la technique à la technologie. Il y a d'abord l'électricité. Ce n'est pas un hasard si la figure de Thomas Edison devient une figure démiurgique sous la plume de Villiers de L'Isle-d'Adam... L'apparition de l'électricité, de la force électrique, est une révolution en soi. Elle est, dans sa potentialité prométhéenne, dans l'imaginaire aussi bien que dans le réel, le point clé de la modernité... Ensuite, le deuxième vecteur, activé en quelque sorte par la conceptualisation mathématique, c'est la digitalisation du monde...
Nous sommes aujourd'hui dans un monde totalement digitalisé. Et cette numérisation porte cette autre idée, à laquelle bien des scientifiques adhèrent, que la vie et l'intelligence ne tiennent que par l'information, l'organisation de la matière bien plus que la matière elle-même. Et donc, quelque part, la deuxième clé, s'agissant de la technologie, c'est l'information, la gestion de l'information... Information qui est rendue opérationnelle chez les hommes parce qu'ils maîtrisent les mathématiques. D'où, effectivement, les premières machines à penser, la préhistoire de l'ordinateur, avec des gens comme von Neumann, Alan Turing et d'autres dans les années 1940-1950, puisque c'est pendant la seconde guerre mondiale et dans l'immédiat après-guerre que beaucoup de choses ont été expérimentées... Il y a donc ce deuxième vecteur, essentiel, qui est la transformation des mathématiques, des concepts mathématiques, en quelque chose de concret. Et par concret, il faut entendre non seulement la possibilité de calculer, de faire des opérations, mais bien la capacité ou du moins le rêve de pouvoir fabriquer des machines pensantes à partir de ce biais-là.


John von Neumann avec l'ENIAC (milieu des années 1940).

Et avec un nœud central, éblouissant de simplicité, qui est le langage binaire : 1 et 0...

Patrice Carré - Oui. Cette décennie 1940-1950 est évidemment un passage décisif. Et c'est aussi un maillon d'une très longue histoire. Histoire qu'on peut faire commencer au XVIIe siècle, avec la mathématisation de l'univers... Je pense aux travaux du philosophe et historien des sciences Alexandre Koyré qui font du XVIIe siècle la clé de voûte de la modernité des sciences... Et nous trouverons bien entendu les noms de Blaise Pascal, avec son registre numérique à roues, de Leibniz, l'inventeur de ce que nous appelons le système binaire, . Tout cela rentre dans une continuité, laquelle continuité est bien entendu séquencée...
Et dans le domaine de l'histoire qui nous intéresse, à savoir celle des technologies de l'information et de la communication ou des techniques d'information et de communication, nous pourrions ici évoquer la lampe triode de Lee De Forest, un peu avant la première guerre mondiale, en 1906 ou 1907, invention qui va jouer un rôle crucial puisqu'elle est à l'origine de tout ce qui va permettre les grands systèmes de transmission... Et puis, au cours de la seconde guerre mondiale, tout ce qui se passe autour de la « big science », les débuts de l'informatique dans les grandes universités, que ce soit aux États-Unis ou en Angleterre... Et puis surtout, naturellement, l'après seconde guerre mondiale, l'immédiat après-guerre, avec des gens comme John Mauchly, John P. Eckert et John von Neumann qui présentent en janvier 1948 le premier ordinateur de l'histoire, l'IBM SSEC, capable de recevoir un programme enregistré, ou encore Claude Shannon, avec son article sur la digitalisation, sans oublier ces trois acteurs tout à fait essentiels, à savoir Walter Brattain, William Shockley et John Bardeen qui mettent au point les premiers transistors à pointes de germanium, invention qui va être déterminante dans le démarrage de ces techniques nouvelles ou technologies nouvelles... Au regard de l'histoire, le terme, finalement, importe peu.


IBM Selective Sequence Electronic Calculator.

Et il y a ce personnage assez extraordinaire qui est Alan Turing, dont on connaît le destin tragique puisqu'il va se suicider en croquant une pomme plongée dans du cyanure, et qui est considéré comme l'un des inventeurs de ce que nous appelons l'ordinateur... Il est l'un des premiers à véritablement conceptualiser l'hypothèse d'une intelligence artificielle, d'une machine capable de penser à l'égal de l'homme...

Ariel Kyrou - Ce qui est intéressant dans ce qu'on disait par rapport à la technique et la technologie, c'est le test de Turing, en ce sens que le test de Turing est totalement démiurgique. Il repose en effet sur le principe qu'une machine intelligente, répondant à une batterie de questions, devrait parvenir à tromper un observateur par ses réponses, l'induire en erreur par la qualité « humaine » de ses réponses... Dans ce test, où la machine et l'humain se confrontent, en se soumettant tous deux aux mêmes questions, un observateur neutre, au vu des résultats, pourrait en arriver à désigner la machine comme étant en quelque sorte plus humaine que l'être humain... Et là, on est vraiment au cœur même de la technologie, où le réel, l'imaginaire et le mythe se rejoignent, jusqu'à se confondre.
Avec l'informatique, avec les sciences de l'informatique, nous basculons dans un univers littéralement démiurgique. Il y a eu d'abord l'électricité, ce « porteur de forces insondables », avec cette idée d'ubiquité qui la sous-tend, cette capacité de faire à distance des choses qui auparavant nécessitaient d'être tout près... et là, avec le test de Turing, on a un autre symbole fort, un autre élément qui marque bien comment toutes ces technologies de l'information et de la communication sont porteuses de véritables fantasmes qui touchent à la possibilité concrète, effective, de matérialiser les mythes, notamment celui de création ou de recréation de l'intelligence, c'est à dire de la conscience...


Alan Turing.


Shéma du Test de Turing.

En fait, Turing aboutit à l'hypothèse que potentiellement il y a une égalité entre l'homme et la machine... Si la machine peut penser et si la définition de l'homme est celle de l'être pensant, il n'y a pas de différences entre la machine et l'homme. C'est cela qu'il pose. Et c'est assez vertigineux. On ne parle plus d'objets, animés ou non, on parle presque de naissance du monde, d'un monde qui serait façonné non plus par l'être vivant, l'être humain, mais par la machine.

Ariel Kyrou - Effectivement, on aboutit à cela. Et je crois que ce franchissement de limites, cette hypothèse de l'égalité de l'homme et de la machine pensante font corps avec la technologie, avec le terme de technologie.
Avec la technologie, avec la digitalisation, nous entrons dans un autre espace-temps, ouvert, ineffable, incontrôlable même si par essence calculable. La technique ne disparaît pas mais elle cohabite avec ce « potentiel d'illimité » qu'incarne la technologie. Si l'on prend par exemple le téléphone, le terminal téléphonique, on pourrait se poser la question de savoir (si on accepte cette différence qu'on vient de définir) : est-ce qu'il appartient à la technique ou à la technologie ?... La réponse est, et c'est une évidence, la convergence passant par là : Aux deux, mon général !... Il appartient à la technique parce que c'est un objet en tant que tel, bien réel, et que c'est une véritable prothèse de l'humain, le téléphone est par excellence un outil de prolongement de l'être humain... Mais plus il avance, et surtout, comme l'ordinateur, plus il devient connecté, plus il est porteur de prouesses ou de promesses qui appartiennent à des logiques d'omniprésence - tu es là, tu n'es pas là, etc. -, et plus ses capacités, son potentiel, le rapprochent de cet univers technologique et démiurgique. La connexion généralisée fait qu'on peut être partout à la fois, dans le monde entier, en un instant... Et donc, c'est cet aspect-là qui transforme cette technique, cette pure technique, prothétique, en technologie démiurgique.

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