L’histoire des télécoms, #6: la technologie

Une interview croisée de Patrice Carré et d’Ariel Kyrou sur la technologie et la façon dont elle nous a transformés

«Je est un autre»

Là, avec cet exemple des « hackers », on touche à quelque chose qui est aussi au cœur de la technologie, à savoir la résistance, la capacité ou la volonté de résistance face à ces objets de plus en plus complexes, qui échappent ou qui semblent échapper à tout contrôle... C'est toute la question du pouvoir, de qui contrôle quoi, etc.

Patrice Carré - Pour répondre là-dessus, je vais faire un petit retour en arrière, voire un petit détour, que je crois utile, et m'appuyer sur ce que disait Ariel à l'instant, à savoir que l'art naît de l'effacement de la technique ou de la disparition ou du chuintement de la technique, pour reprendre la formule de Duchamp...
L'objet technique - et on le voit bien à travers les descriptions des études d'ergonomie, des études de sociologie ou d'anthropologie culturelle -, comme le dit le sociologue Nicolas Dodier, présente une « étrangeté anthropologique ». Et cette notion d'étrangeté me semble capitale.
Un objet technique, c'est quelque chose de complexe. Programmer un objet technique, rentrer des rendez-vous sur un téléphone mobile, faire un tableau Excel, etc., c'est complexe. C'est difficile. Globalement. Et d'ailleurs, on pourrait dire de cet objet qu'il existe « essentiellement » quand il se plante !... Si j'essaie de programmer telle ou telle chose et que ça ne marche pas, je perds du temps, je m'énerve, etc.
Autrement dit, en raison de sa complexité « ontologique », cet objet m'est étranger, il m'est hostile, fondamentalement. En revanche, à partir du moment où je l'ai domestiqué, son étrangeté s'efface. Son étrangeté fondamentale s'efface derrière l'usage, par l'usage, et c'est là qu'on rejoint la formule de Duchamp... C'est l'usage, c'est la force de l'usage qui l'emporte. Mais je crois utile de rappeler cette dimension de l'étrangeté technique, renforcée encore par le terme de technologie, et des mécanismes de résistance qui se manifestent. Car cette résistance à l'objet technique parcourt l'histoire. Je vais prendre ici un exemple, parmi d'autres, je ne pense pas l'avoir donné encore, c'est Céleste Albaret, la servante de Proust (Françoise, dans la Recherche), dont Proust nous dit que lorsqu'elle entendait le téléphone sonner - je cite de mémoire -, « elle le fuyait comme on fuit la vaccine » !... Et Proust nous dit qu'elle « refusait de l'apprendre », d'apprendre le téléphone. C'est un objet dont elle ne voulait pas. Elle fuyait cet objet, à ses yeux hostile, étrange et pour tout dire révoltant. Comme certaines personnes aujourd'hui refusent « d'apprendre » l'Internet ou le maniement d'un ordinateur... ou comme jadis - et sans doute encore aujourd'hui - certains refusaient et / ou refusent d'apprendre à conduire !


Enfants utilisant un ordinateur au Bangladesh - source USAID.

Qui dit complexité, dit nécessité d'apprentissage... et cette nécessité, avec les technologies de l'information, prend un relief tout particulier... Aussi avertis ou informés que nous puissions l'être - je pense notamment aux adolescents -, sommes-nous pour autant maîtres du jeu ?...

Ariel Kyrou - J'ai un petit rebond par rapport à ça, qui en est à la fois un exemple et un contre-exemple, que je trouve fascinant et qui revient sur ces questions de logiques d'usage, de complexité et d'apprentissage de la technologie... C'est le Aïbo, c'est le chien robot Aïbo et la manière dont les gens réagissent à son contact. Patrice a raison d'un certain côté, lorsqu'il parle d'étrangeté anthropologique et de la nécessité de domestiquer cette étrangeté, cette complexité, par l'usage...


Qrio et le chien Aïbo, robots domestiques de Sony.

Le chien Aïbo en est l'exemple concret et à la fois un parfait contre-exemple, puisqu'il est sans doute plus facilement domesticable qu'un véritable animal, plus « maîtrisable » en soi qu'un vrai caniche. Mais en même temps, et c'est troublant, il nous échappe. Et j'ai lu un tas d'interviews là-dessus, j'ai lu tout un tas de documents sur la manière dont les gens parlaient de leur chien Aïbo... Et je me souviens du raisonnement de quelqu'un qui possédait ce robot et qui devait s'en séparer et qui disait : Ça ne m'a jamais fait ça quand je me suis séparé d'un téléphone mobile ou d'un ordinateur, là, je ne pouvais pas !... Et cette personne évoquait des choses assez sidérantes, comme quoi son chien préférait sa femme, le parfum ou la robe de sa femme, et il s'interrogeait là-dessus. Cette préférence était-elle inscrite dans son programme ou était-elle liée au fait que sa femme mettait telle robe rose, se parfumait avec tel parfum, etc. Et cet homme disait : Pourtant, à la fin, elle a changé de couleur de robe, et c'était pareil, absolument pareil, et j'en suis venu à penser qu'il préférait peut-être la manière dont elle parlait, sa douceur, son timbre de voix !... Il parlait donc de son chien Aïbo comme s'il était vivant, doué d'affects, tout en sachant très bien qu'il s'agissait d'une machine. Par conséquent, là, il y a une ambiguïté. C'est que non seulement la technique disparaît parce qu'on s'en sert, qu'on la domestique en s'en servant, mais on s'en sert tellement bien qu'elle peut nous échapper, en dehors de toute logique, et exister par elle-même... C'est la fille née sans mère de Picabia et ses « mécano-morphismes » !


« Fille née sans mère » - Francis Picabia (1917) © ADAGP, Paris and DACS, London 2004.

Cette ambiguïté, « être vivant et machine intelligente », pose, et la question du contrôle et la question du statut... A partir du moment où le robot Aïbo semble, aux yeux de son propriétaire, être doué d'émotion, de sensibilité, quel est son statut, au sens social du terme ?...

Patrice Carré - Oui, on est toujours dans cet aspect démiurgique dont on parlait tout à l'heure. Et cette question de l'ambiguïté du statut social de la machine est assez fascinante... Mais ce qui me paraît vraiment très important, c'est cette notion de contrôle. Les technologies de l'information et de la communication sont des éléments qui se contrôlent mais qui contrôlent également.
Il y a un livre de James R. Beniger qui s'appelle « The Control Revolution » où il travaille sur l'introduction dans l'espace professionnel du télégraphe, du téléphone, de la machine à écrire, de tous ces outils nouveaux, entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle... On pourrait penser aussi aux travaux de JoAnne Yates* (« Control Through Communication, the rise of system in American Management »)... Ces objets techniques ne sont pas des éléments de contrôle, au sens où l'on parlerait de société de contrôle chez Deleuze ou chez Foucault - déjà formulée d'une certaine manière, ou « imagée » par l'architecture pénitentiaire, englobante, le fameux panoptique de Bentham au XVIIIe siècle ! -, mais ce sont des éléments qui vont permettre la rationalisation du travail, qui vont permettre un contrôle au sens d'une rationalisation des opérations de production, de même que le télégraphe va permettre un contrôle de l'exactitude des horaires des chemins de fer... Tout cela rentre effectivement dans une rationalisation globale de nos sociétés à la fin du XIXe siècle, début du XXe siècle (pensons à Fayolle, à Taylor, et, bien entendu, au fordisme)... Et puis ensuite les choses vont véritablement prendre une nouvelle ampleur, jusqu'au texte fameux de George Orwell, « 1984 », et la figure tutélaire de Big Brother et le contrôle de la société par ses machines...

*JoAnne Yates, « Control Through Communication, the rise of system in American Management », The John Hopkins University Press, 1989.

Mais « 1984 », aujourd'hui, d'une certaine manière, nous y sommes !... Il suffit de penser aux puces RFID, aux capteurs, aux caméras de surveillance, à la traçabilité sur le Net, etc.

Patrice Carré - La réponse est oui, d'un certain point de vue... Nous sommes tracés, traçables, nous le savons tous, en permanence... Et non !... Là encore, l'ambiguïté est présente. D'un côté, nous sommes dans une société sous contrôle, objectivement, ou qui tend à l'être de plus en plus, et d'un autre côté, les potentiels de liberté, d'espaces de liberté sont immenses !...
Ce qui m'intéresse plus, c'est la façon dont ces objets techniques sont aussi des objets qui permettent de nouvelles prises de parole, un nouveau "vivre ensemble", de nouveaux débats publics, de nouvelles formes participatives de la démocratie à travers les échanges, à travers les blogs sur le Net, à travers un certain nombre d'usages... Pour le coup, il ne s'agit plus de technique, de technologie, d'emprise technologique, mais d'usage.
L'usage tue la technique, d'une certaine façon. J'entends par là que l'usage efface l'objet, ce n'est plus objet en tant qu'objet qui se manifeste c'est l'usage que j'en fais... Qu'est-ce que le Web 2.0, sinon de l'usage ?... J'ai envie de dire qu'il y a co-existence entre le « massif » et le singulier, le « massif » étant l'expression de la rationalisation globale de nos sociétés dont je parlais à l'instant, et le singulier, ou la singularité, l'expression du libre-arbitre, de la prise de parole individuelle, de la conscience sociale, politique, etc.

Ariel Kyrou - Tous ces aspects dont on parle, toute cette ambiguïté, cette complexité, toutes ces évolutions et toute la compréhension qu'on peut avoir des technologies, du phénomène technologique, reposent finalement sur trois éléments sur lesquels on revient sans cesse, chacun poussant dans un sens ou dans l'autre, et qui sont finalement la technique en tant que telle, les usages qu'on en fait, et enfin l'imaginaire. La technique, l'usage et l'imaginaire : nous jouons en quelque sorte en permanence entre ces trois éléments, qui sont trois éléments structurants de toutes ces évolutions, voire de ces révolutions.
Et pour revenir à cette question du Web 2.0, eh bien, c'est aussi toute cette dimension des avatars de Second Life, c'est à dire toute cette question de l'identité multiple, du dédoublement de personnalité, etc... Et ça, c'est un point - pour ne pas dire un «virage culturel» - essentiel. Nous entrons dans une société qui ne fonctionne plus sur le «je», le «je suis ce que je suis», mais qui fonctionne sur le «je est un autre»...


Second Life.

.../...

Et pour aller plus loin

 

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