L’histoire des télécoms, #6: la technologie

Une interview croisée de Patrice Carré et d’Ariel Kyrou sur la technologie et la façon dont elle nous a transformés

De la mobilité et de l’agilité

On pourrait aller jusqu'à dire que ces limites qui semblaient intangibles, vitales, nécessaires, et qui sont l'appartenance à une famille, à un lieu, à une géographie, à une identité, voire à un métier se dissolvent dans l'espace-temps ouvert par les technologies, notamment par cette technologie du Web, de la Toile...

Patrice Carré - Ce que vous dites là, tous les deux, met en lumière peut-être mon incapacité à penser en ces termes. Parce que j'ai une pensée beaucoup plus matérialiste, au sens philosophique du terme. Et c'est peut-être la spécificité de l'historien qui me fait dire que, bon, ces mondes virtuels, ces Facebook, ces Second Life... est-ce que cela a réellement un impact sur le réel ?... J'aimerais bien savoir quantitativement ce que cela représente. Est-ce qu'il existe de vraies photographies, de vraies études sociologiques autour de ça ou est-ce qu'on est dans de l'impression, dans des trucs un peu de « com' »... Je ne sais pas, je pose la question, je n'ai pas la réponse....
Parce que, soyons honnêtes, ce sont des sujets sur lesquels, personnellement, j'ai du mal à penser. Je m'intéresse beaucoup plus à d'autres phénomènes qu'à ceux-là. Je n'en nie pas l'existence. Je sais que Facebook par exemple, ou Twitter, sont des choses qui existent. Je sais que ces réseaux sociaux aujourd'hui sont des producteurs d'informations et d'identités. Mais je n'arrive pas à voir - et c'est sans doute une erreur de ma part, un manque de curiosité de ma part, de curiosité intellectuelle, de curiosité tout court - ce que cela signifie, ce que cela veut dire, de nous-mêmes, de la société et du temps qui est le nôtre...
En même temps, mais c'est une banalité que de le dire sans doute, ces sites sociaux m'apparaissent ou résonnent pour moi comme un symptôme, pour employer un vocabulaire plutôt psychanalytique, un symptôme de manque, un symptôme d'absence...

Un symptôme qui serait paradoxalement l'indice d'un manque de sociabilité ?... C'est dans ce sens qu'il faut l'entendre ?... Comme une sorte de trompe-l'œil ?...

Patrice Carré - C'est une question... La sociabilité est, qu'on le veuille ou non, une sociabilité nécessairement restreinte... Dans la sociabilité se joue bien autre chose que du simple échange... Il y a du contrat, du contractuel, du lien, du privé, de l'identité, de l'appartenance, etc. C'est en ce sens que je parle de symptôme d'absence, de symptôme de manque... Le global, le « small world », on l'appellera comme on voudra, existe, naturellement... Je peux, j'ai la possibilité d'élargir mon cercle de sociabilité, physiquement et virtuellement, pour ne pas dire infiniment... Mais s'agit-il d'une sociabilité effective, efficace, réelle, ou de surface ?... Là encore, c'est une question, et je n'ai pas la réponse. Y a-t-il, d'ailleurs, une réponse ?...

Ariel Kyrou - Il y a quelqu'un qui a beaucoup travaillé sur les usages des nouvelles technologies, c'est le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron. Et, parmi les nombreuses idées qu'il développe, il y a en a une qui m'a toujours beaucoup intéressé et qui est le rapport à l'image que nous avons aujourd'hui et qui montre bien cette variation sociétale ou culturelle qui se joue. Tisseron explique qu'il y a quelque chose qui pèse beaucoup sur la jeune génération, c'est la dichotomie qui existe entre leur appréhension de l'image et celle de leurs parents. Pour leurs parents, l'image est par essence « vraie », elle traduit le réel, elle porte témoignage, elle crée du lien... Or, aujourd'hui, pour la nouvelle génération, pour la « génération technologique », l'image n'a plus rien de réel, elle n'est plus connectée avec le réel, elle ne signifie plus rien par rapport au vrai et au faux. Bref, elle n'est plus un témoignage, mais une fabrication, voire une invention... Les limites entre l'imaginaire et le réel sont devenues en quelque sorte poreuses. Il y a donc une transformation. Le vrai et le faux ne sont plus des données clés...
Et aujourd'hui, peut-être, ces données de vérité et de mensonge, d'exactitude et de fausseté sont remplacées par autre chose, un « autre chose » qui serait le choc, l'efficacité, la fulgurance de l'effet, la rapidité, etc... L'image n'est plus morale, elle sort de ce champ, elle est « a-morale », elle fonctionne en roue libre d'une certaine façon, hors de toute attache, hors de toute contrainte. C'est comme si l'image était un objet en soi, un objet souple qui n'aurait plus aucune connexion avec la réalité, avec le temps, avec l'histoire. Clairement, il y a dissociation. Et cette dissociation est portée par tous ces objets technologiques qui nous entourent, l'iPhone, l'ordinateur, etc., qui poussent le réel dans les cordes, pourrait-on dire... Et ça, c'est énorme. En ce sens que ça pose de nouvelles questions, notamment sur toute cette problématique de la mémoire, de la responsabilité, de l'identité, etc.

Ce questionnement sur la « valeur » du réel me semble lié à la notion de multiplicité, du multiple, du pluriel... Les objets technologiques permettent une sorte d'explosion ou d'expansion du soi, de l'être... et tout ceci finalement tourne autour de la question de l'identité... Et là encore on rejoint l'ambiguïté. Désormais, sur le réseau, pour ne parler que du Web, l'individu vit de plus en plus avec plusieurs parcelles de son identité, et avec beaucoup d'aisance. Et c'est une rupture. Jusqu'alors, socialement, tout se bâtissait autour de ce noyau dur de l'identité, de la fixité... Et peu à peu, on passe de la fixité identitaire à l'identité plurielle...

Patrice Carré - Je suis d'accord. Mais en même temps, je ne sais pas si on peut être aussi catégorique. A mon avis, les choses sont un tout petit peu plus compliquées. Tout cela demande à être affiné. Ce que nous disons là, c'est peut-être vrai en occident, mais je ne suis pas certain que cela soit vrai ailleurs. Il y a quand même un modèle de culture, un modèle de consommation occidental qui n'est pas forcément partagé dans le monde entier...
Alors, oui, l'adolescence. On a parlé de l'adolescence et de ces « jeux » de l'adolescence, au sens fort du terme, de cette question des avatars, des identités multiples et de cette rupture technologique avec la génération précédente.... Tu évoquais Tisseron. Moi, je pense toujours - et l'on en avait déjà parlé une fois - à ce livre du psychanalyste Charles Melman, « L'homme sans gravité »*... Et je pense qu'avec Melman, on a, à mon avis, un certain nombre de clés de lecture, peut-être pas de réponses, mais en tout cas de nouveaux questionnements autour de ce qu'on est en train de dire ici... Quel est mon rapport au réel ? Quelle est ma place dans une sorte d'imaginaire qui est un imaginaire en construction et dont je ne suis pas nécessairement le constructeur ? Et comment là-dedans je trouve du symbolique qui me raccroche au réel et à l'imaginaire collectif (je reviens à mon histoire de nœud borroméen de tout à l'heure) ?... Quelle est ma part de gravité ou de densité ?... Et quelle est la part de densité et donc de réalité de tous ces mondes parallèles, virtuels, type Second Life ?... S'agit-il d'une véritable transformation du champ du réel ou s'agit-il d'un écran de fumée ?... Quelle est vraiment la réalité de cette virtualité qu'est Second Life ?... C'est là un ensemble de questions dont je me garderai bien de proposer une réponse ici, comme ça, tout de suite, en claquant des doigts !... Est-il possible de créer un modèle général de cette relation au réel, au symbolique et à l'imaginaire ?... Est-ce qu'il n'y a pas eu autour de tout cela un effet de communication, un pur effet médiatique ?... Il n'y a pas si longtemps, on ne pouvait pas ouvrir Le Monde, Libération, le Figaro, la Tribune, les Echos ou autres journaux sans tomber sur un papier sur Second Life : telle entreprise allait sur Second life, telle vedette de cinéma ou chanteur de rock allait sur Second Life, etc. Et qu'en est-il aujourd'hui ?... Qu'est-ce que pèse Second Life dans la crise économique aujourd'hui, voilà une vraie question.

* Charles Melman, « L'homme sans gravité » (Denoël, 2002).


Orange sur Second Life.

Le livre de Charles Melman, « L'homme sans gravité », nous ramène, me semble-t-il à l'hypertexte, c'est à dire à cette possibilité infinie de dériver de clics en clics, de sites en sites, d'être dégagé de toute pesanteur, y compris de la pesanteur du temps... ce qui interroge notre capacité de lecture du monde, de peser et de penser le monde, voire de l'anticiper... Mais là encore, nous rejoignons la multiplicité, le multiple, le pluriel... Nous ne sommes plus dans une pensée verticale mais bien dans une pensée « en archipels »...

Ariel Kyrou - Pour répondre et aller vers la conclusion (et d'ailleurs, peut-on conclure ?... À l'évidence, non... Toute cette réflexion restera forcément provisoire, forcément en suspens), à propos de Second Life, oui, il y a eu un effet de mode, un focus de communication. Mais je crois que la vraie question ne se pose pas en ces termes. Outre l'effet de mode, Second Life est le symptôme de quelque chose qui existe de multiples façons. La question n'est pas Second Life en soi, la question est la nécessité pour nous, pour nous tous qui utilisons toutes ces nouvelles technologies, de multi-existences et de multi-identités.
Désormais, je ne suis plus « enfermé » dans quelque chose de fixe, de cadré. C'est ça le monde dans lequel nous sommes. Nous sommes dans un monde « décadré », mouvant, souple, malléable. Le réel est là. Que je le veuille ou non, je vais être obligé de changer de boulot trois, cinq ou six fois dans ma vie ; je vais être obligé de changer de position, de me positionner autrement et par conséquent d'exister, au sens propre, différemment...
Que je l'accepte ou non, aujourd'hui, et c'est une donnée essentielle, je suis amené à être de plus en plus mouvant, mobile, agile... L'agilité est devenue centrale, motrice, vitale... Dans une même journée, je peux endosser trois parures différentes, ou trois postures différentes, je deviens multi-identitaire, multi-dimensionné... Et j'ai les outils pour ça, dont certains, évidemment, transitent par le virtuel... Avec les technologies nouvelles, j'ai des outils, j'ai un environnement technologique qui évolue avec la société qui elle-même évolue... Second Life n'est qu'un petit élément de cet ensemble formé par tous ces objets technologiques que sont l'iPhone, Twitter, MySpace, Facebook, etc.

Pour jouer sur les mots, on pourrait aller jusqu'à parler d'identité « hypertextuée »...

Patrice Carré - J'aime bien, j'aime beaucoup cette expression. Là, pour le « fou » (quel lapsus !), là, pour le coup, je suis tout à fait d'accord avec cette lecture... Cette question de la mobilité correspond, je crois, à une réalité historique et s'inscrit véritablement dans un « momentum » (pour utiliser un terme boursier), dans une séquence historique où, effectivement, ma gravité, mon ancrage au sol, mon ancrage à un travail, à un territoire, à une famille, tout cela à la fois, tout ce qu'on pourrait désigner sous le nom de « corpus identitaire », tout cela s'effrite, est déjà largement effrité, et ça s'accélère !...
Dans ce mouvement d'ensemble, je me dois d'être agile, je dois être mobile, et je dois être « convergent » ! Comme je l'ai dit déjà, je crois, je suis le réseau à moi tout seul d'une certaine façon. Je suis au cœur du réseau, je suis dans le réseau, mais je suis également le réseau. Je suis à la fois rapide et agile. Si je ne bouge pas, je suis bougé et changé, malgré moi, mécaniquement si l'on peut dire. Et si je suis bougé malgré moi, je suis absent, absent du monde, absent au monde. Si je bouge moi-même, je suis présent...
Je crois que nous vivons effectivement ce changement, ce mouvement... Et, comme tout changement, on a du mal à le décrire, on a du mal à l'articuler... mais on en perçoit des tendances, des « traînes » et des trends, des directions... Quelque chose se dessine, et ce « quelque chose » est la fois activé et révélé par la technologie, par tous ces outils du quotidien, tous ces outils de mobilité, qui sont en même temps les acteurs et les reflets de ce passage, de cette nouvelle donne culturelle...

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Et pour aller plus loin

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