L’histoire des télécoms, #6: la technologie

Une interview croisée de Patrice Carré et d’Ariel Kyrou sur la technologie et la façon dont elle nous a transformés

Du réseau physique à l’oubli

Pour rebondir sur ce qui vient d'être dit, notamment sur l'hyperconnexion et l'omniprésence, ne pourrait-on pas aller jusqu'à dire que, à la différence de l'objet technique, l'objet technologique est un objet invisible, ou plus exactement qu'il repose sur l'invisibilité ?...

Patrice Carré - D'une certaine façon, oui. On pourrait presque dire de l'objet technologique qu'il est un objet immatériel, voire « métaphysique », en opposition à l'objet technique... Mais ce type d'analyse est toujours un peu délicat. Et pour dire le fond de ma pensée : un peu trop rapide... La prudence de l'historien (qui n'empêche pas de temps en temps un peu d'audace), me fait dire qu'entre la machine technique et ce monde technologique tel qu'on peut le décrire, entre la naissance de cette machine technique et cet univers technologique de science-fiction, ce à quoi nous renvoient un peu les termes d'omniprésence, d'invisibilité, d'immatérialité ou d'hyperconnexion, etc., il y a quand même un certain nombre de paliers et par conséquent un certain nombre d'objets, très concrets. Et là je pense au réseau. Et le réseau est un objet physique essentiel.
Ce que nous appelons les technologies de l'information et de la communication, aussi immatérielles qu'elles puissent paraître, reposent sur cet objet technique incontournable qu'est le réseau. On pourrait évoquer ici, dans une sorte de long couloir historique, si vous me passez l'expression, le réseau électrique, le réseau télégraphique, le réseau téléphonique, le ou les réseaux de radiodiffusion, le réseau de télévision, sans oublier les réseaux de chemin de fer ou routiers qui ont permis la diffusion de l'information et qui tous, d'une manière ou d'une autre, se sont inscrits et s'inscrivent encore dans le paysage... Bien entendu, aujourd'hui, avec la mobilité, avec le téléphone mobile, avec les ordinateurs portables, nous avons des modèles qui sont des modèles sans fils. Mais peut-on pour autant parler d'invisibilité, d'immatérialité ?... Je comprends l'idée, elle est séduisante, mais je crois également nécessaire de rappeler cette réalité matérielle, objective et prégnante de l'objet technologique.


Représentation des principaux liens du réseau internet mondial. Creative Commons - Matt Britt.

Dire de l'objet technologique qu'il repose sur l'invisibilité, c'est sans doute un peu rapide... Mais enfin, on peut néanmoins souligner son identité double, pour ne pas dire trouble, ou tremblée, où le visible et l'invisible, le matériel et l'immatériel s'entremêlent étroitement...

Patrice Carré - Qu'on le déplore ou non, ces modèles sans fils s'inscrivent géographiquement. Nous savons très bien le débat qui existe aujourd'hui autour des antennes relais. Il y a donc une présence tangible du réseau ou de certains éléments du réseau dans le paysage. Il existe. Il est inscrit physiquement. Il y a du physique, de la réalité physique dans tous les réseaux de télécommunication... Une antenne, c'est quelque chose que je peux toucher, que je peux déplacer. Je peux creuser le sol et trouver une fibre optique, un fourreau. De même que certains bâtiments techniques balisent au quotidien notre champ de vision. Et ce réseau est très présent, très prégnant. Combien même l'aurais-je oublié. Mais il suffit qu'il y ait une tempête, comme cela s'est passé il y a deux ou trois mois dans le sud-ouest de la France, pour que la réalité physique du réseau soit immédiatement perceptible. Effectivement, je l'oublie ce réseau, de même que j'oublie qu'il y a de l'électricité dans mon bureau ; j'allume automatiquement la lumière en hiver, j'allume mon ordinateur sans y penser, mais cet ordinateur est relié à un réseau électrique, à une chaîne d'éléments concrets, localisables, des câbles, des fibres, des tranchées, etc., etc., etc. Il y a donc une inscription très physique. Je crois qu'il ne faut pas oublier cet aspect. La technologie renvoie à l'immatériel mais repose aussi sur du pondéreux, sur du solide.
Prenons un exemple qui, à dessein, nous éloigne des techniques de télécommunication et des technologies de l'information et de la communication : le réseau de chemin de fer ! Ainsi, la motrice électrique avec ses wagons, ses rails, ses caténaires, ses signalisations, ses stations aménagées, etc. forme « objet », forme un objet aux ramifications multiples... Et cet objet avec le réseau électrique ne forme-t-il pas à son tour un nouvel objet ?... Il en est de même avec l'objet technique de télécommunications ... !! Il n'a d'existence que dans un réseau, lui-même à comprendre comme « objet métatechnique », nous dit Stiegler !...

Mais, précisément, cet oubli de l'aspect physique du réseau ou de tout autre objet technologique, n'est-ce pas un élément moteur de la différenciation entre technique et technologie ?...

Ariel Kyrou - J'ai toujours en tête cette phrase de Marcel Duchamp qui disait : On ne peut commencer à faire de l'art qu'à partir du moment où la technique disparaît.
Le grand mouvement qu'on est en train de décrire, et d'ailleurs le paradoxe que donne Patrice est tout à fait éclairant - l'exemple des antennes relais -, c'est que le problème naît à partir du moment où les antennes sont montrées du doigt comme étant visibles. Tant qu'elles sont invisibles, ou inaperçues dans le paysage, non seulement la magie fonctionne, mais elle se développe. Du jour où elles sont trop visibles, elles recréent un autre type, soit de réalité, soit de fantasme, c'est l'histoire qui jugera des effets en question...
Cette dimension ou ce jeu complexe entre le visible et l'invisible, et donc la nécessité de l'oubli de la technique, me semblent inséparables de la technologie. Simplement, ce que je crois, c'est que dans l'équilibre entre le visible et l'invisible, dans l'équilibre entre le matériel et l'immatériel, dans l'équilibre de puissance entre l'un et l'autre, le mouvement de la technique vers la technologie est un mouvement de surmultiplication. C'est à dire qu'il faut de moins en moins de matériel pour créer de plus en plus d'immatériel et de fantasme. Et que cette machine à fantasme, qui est à la fois un carburant, en amont et en aval de l'ensemble de ces technologies, ce carburant fantasmatique, ce mouvement de l'histoire, notamment récente, est un mouvement qui va vers toujours plus de potentiels invisibles à partir d'un visible qui se fait de plus en plus discret.. Et ça, on a beau le tourner dans tous les sens, cela me paraît de l'ordre de l'évidence.


Marcel Duchamp, «Grand Verre», soit l’une des représentations de son œuvre jamais réalisée, métaphore d’une incroyable machine désirante : «La mariée mise à nue par ses célibataires, même».

L'oubli, dans une certaine mesure, et pour reprendre ton expression tout en la déployant, serait comme le « carburant fantôme » de cet impérieux mouvement technologique, de ce tourbillon qui nous emporte tous, de gré ou de force...

Ariel Kyrou - Absolument. On pourrait aussi parler de force magnétique, « magnético-fantomatique », ou d'axe fantôme...
Pour autant, ceci ne signifie nullement que la réalité physique n'existe pas. Sauf que personne ne se dit en regardant une émission de télé sur son portable ou une interview vidéo sur son ordinateur : tiens, comment ça fonctionne, qu'est-ce qui se passe à l'intérieur ? On oublie. Et justement, ce que critiquent et dénoncent les adversaires de la technologie - et ils ont raison, d'une certaine manière -, c'est cet oubli.
Même chose pour les « hackers », qui disent : N'oublions pas ! Pour garder la maîtrise ou la main sur notre vie, décryptons les logiciels et ne prenons pas les programmes conçus par d'autres, agissons, mettons la main dessus et créons une culture de « fabrication », en quelque sorte, de la technologie, pour ne pas être seulement des sujets, pour ne pas subir cette immense machine à fantasmes qui nous fait rêver, sans aucun doute, mais qui peut être aussi un instrument de pouvoir !...
Ce qu'on peut dire, lucidement, c'est que tous ces potentiels technologiques « travaillent » sur la discrétion. En conséquence de quoi la société « travaille » à son tour, ou plus exactement « est travaillée » par cet aspect, cette dimension du « caché » qui est comme la force motrice de l'objet technologique. D'où cette interrogation qui se manifeste sans cesse sur le réseau, sur le Web, et pas seulement sur le Web, qui alimente l'ensemble des technologies de l'information et de la communication, à savoir : on ne nous dit pas toute la vérité, on nous ment, on nous cache quelque chose, etc. D'où, aussi, ou conséquemment, la redoutable puissance de la rumeur, l'hypothèse sans cesse réactualisée d'un complot, d'une volonté de domination de quelques-uns sur la pensée, sur nos actes, sur nos vies, sur le vivant, etc. La paranoïa et la technologie forment un duo inséparable... il y a de la scène, du spectacle, du film dans tout ça. Il y a de l'écran. Et des ombres chinoises... C'est une danse, si on veut, un tango, où le réel et le fantasmagorique s'enlacent, s'étreignent, se repoussent, inlassablement...


Chaos Communication Camp, Finowfurt 2007.

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