L’histoire des télécoms, #6: la technologie

Une interview croisée de Patrice Carré et d’Ariel Kyrou sur la technologie et la façon dont elle nous a transformés

Le temps ou l’exil

Il y a une dimension qui n'a pas vraiment été abordée jusqu'ici dans notre conversation, c'est la question du temps... Nous venons de parler de mobilité, de la nécessité d'être furtif, rapide, etc. Or, nous savons très bien que nous ne sommes et ne serons jamais aussi rapides et furtifs que la machine elle-même, ou les machines, au pluriel... Il y a là, me semble-t-il une pierre d'achoppement. Lorsque nous parlons d'identités multiples, fragmentées, nous parlons aussi de vulnérabilité. Face à ces machines du quotidien, de plus en plus sophistiquées, nous sommes confrontés à notre temporalité humaine et par conséquent à nos limites...

Patrice Carré - Mais je pense que toute vulnérabilité se transforme aussi en force, d'une certaine façon. C'est là une caractéristique très humaine. Et toute l'histoire de l'humanité en témoigne... L'outil technique ou technologique est une réponse à la fragilité « organique » de l'espèce humaine. Mais il va de soi que la notion de temps, de temporalité est extrêmement importante. Il y a cette réalité physique qui est celle du corps, de mon corps, de mon cerveau. Et nous devons désormais faire face à ce temps extrêmement rapide, ce « temps réel », pour employer un vocabulaire qu'on n'emploie plus maintenant, ce « temps réel », hyper-rapide, de la machine... Et d'ailleurs, parler de rapidité ne traduit nullement ce dont il est question. Ce n'est plus de la rapidité, c'est de la brièveté, c'est de l'instantané, c'est quasiment de l'insaisissable !... On pourrait ici évoquer la tyrannie de l'instant dont les dommages sont immenses !

D'où cette sensation que le temps lui-même s'accélère, que tout va plus vite, que le temps s'emballe !...

Ariel Kyrou - Il y a effectivement un point d'achoppement... C'est une période de bouleversement avec un grand nombre de paradoxes. Tout ce qu'on explique là, c'est le PC, c'est le mobile, c'est l'Internet, c'est la convergence, c'est la profusion d'images, d'informations, c'est l'immédiateté, et c'est aussi la disparition, les choses apparaissent aussi vite qu'elles disparaissent, et c'est très déstabilisant. C'est à dire que nos enfants sont en train de vivre une période où il y a une perte d'ancrage (et le succès des réseaux sociaux illustre cela, je crois). il y a une énorme perte d'ancrage, la géographie s'échappe, le temps s'échappe, etc. Et, nous le savons bien, on ne peut pas vivre sans points référents, surtout lorsqu'on est dans un monde qui, pour le comparer à une bibliothèque, ne serait plus composé de cent livres mais de millions de livres ! N'oublions pas qu'avant l'ère des communications, l'horizon de chacun était un horizon restreint, celui du village, du chef-lieu de canton, de la ville la plus proche... Aujourd'hui, la planète entière entre chez nous, et j'allais dire « sur nous », via notre mobile...
Nous sommes dans un océan absolument immense, insaisissable, et nous ressentons notre fragilité. D'autant que ces nouveaux outils nous « ciblent » en permanence !... Et nous arrivons à cet étrange paradoxe que l'individu doit être multi-identitaire, par nécessité, mais aussi pour retrouver une certaine forme d'anonymat, et ce, tout en créant, parallèlement, de nouveaux points d'ancrage. Il y a ce sentiment diffus de perte de soi-même, de son intimité, voire de son intégrité et conjointement cette allégresse, celle de la découverte de nouveaux espaces du « soi ». C'est peut-être une illusion, peut-être pas... C'est là toute l'ambiguïté quelque part. Et c'est là où tu as raison, y compris dans ton aveu d'ignorance dont tu nous faisais part tout à l'heure, Patrice. Car ton aveu d'ignorance ou d'absence de curiosité pour Facebook, Twitter (j'en passe et j'en oublie) dit autre chose, in fine... Il traduit ce fait que je ne peux pas faire « transiter » un vrai canard à l'orange, pour prendre cette image, par le physique de l'ordinateur, par le PC... C'est encore impossible, il faut que je me déplace, physiquement, pour pouvoir le manger, ce canard à l'orange, pour pouvoir le déguster. C'est ce que dit Paul Virilio : Il reste, au bout du compte, le corps pesant !... On pourrait dire du corps que c'est l'utime ancrage, y compris dans ses limites, y compris dans sa fragilité. Le temps, pour l'instant, nous est encore compté.

Quoique, cette limite du corps, de la durée du corps humain, appartient au champ technologique. Une fois encore, nous retrouvons la dimension démiurgique de la technologie. Le fantasme de l'éternité est en quelque sorte LE fantasme absolu de la technologie. Et ceci nous renvoie aux recherches en nanotechnologie, en biotechnologie, etc.

Patrice Carré - Oui. Trois fois oui. C'est l'absolu de l'absolu technologique ! Et c'est en même temps une histoire antédiluvienne, c'est le Paradis Terrestre avant la chute, etc. En tout cas pour l'instant, ce qu'on peut dire avec certitude, du moins pour les sociétés occidentales, c'est que l'homme va vivre de plus en plus longtemps. Ça, c'est une tendance. Simplement, il va vivre de plus en plus longtemps, un peu « chosifié », « machiné », « technologisé », un homme un peu « technicisé », si je puis dire, mais à la fin il est encore mortel. A la fin, il meurt. Comme le disait Keynes, « La seule chose dont on soit sûr c'est qu'à terme on sera mort. » Et s'il y a mort, il y a temps. Je prends conscience du temps, parce que je sais que mon temps est compté. Aussi, je peux inscrire mon temps dans un temps qui a une temporalité beaucoup plus globale, qui est le temps de l'histoire.
Donc, ce que je crois, simplement, pour revenir à cette technologie en réseau, ou plus exactement à ces usages, à ces facettes d'usage des technologies, notamment à ces pratiques des réseaux sociaux, c'est qu'il s'agit encore d'une façon de s'inscrire dans le temps, dans un temps qui est extrêmement bref, qui est extrêmement rapide, nous l'avons dit, mais c'est encore une manière de s'inclure dans l'histoire... Même si ces pratiques me déconcertent et peuvent paraître encore, dans une certaine mesure, assez lointaines (je pense à cette avidité, ce poudroiement d'images, de photos, de vidéos, d'ego, pour tout dire, avidité partagée par des millions d'individus, qui, en paraphrasant Andy Warhol, rêvent tous de quelques instants de célébrité - j'allais dire : d'une seconde d'éternité !)... Tout cela, à mes yeux, ce vertige, car il y a là un côté vertigineux et abyssal, témoigne d'une réalité sociale explosée... Comme si nous devions tout montrer de nous-mêmes, absolument tout jeter par dessus bord, ce que nous sommes, ce que nous faisons, ce que nous aimons, et ceci en permanence, à la face du monde, sans jamais ralentir, afin de mieux nous persuader que nous existons !...

Il y a un aspect d'offrande, voire de sacrifice, au sens de sacrifice rituel, dans cette volonté qui semble partagée par des millions d'individus de tout mettre en lumière, le moindre fait, la plus petite action... Les dieux, ici, seraient les multiples visages du dieu technologique...

Ariel Kyrou - Il y a une histoire formidable là-dessus... En avril dernier, une jeune femme a donné naissance à un enfant et a tout raconté, tout détaillé, tout montré sur Twitter, c'est-à-dire le moindre instant de son accouchement. Et il y a eu des polémiques, du genre : est-ce que ce n'est pas de l'exhibitionnisme, est-ce que cela ne touche pas au voyeurisme, est-ce qu'on n'atteint pas là une limite, etc. Et cette jeune femme disait : Mais non, mais non, tout cela est très normal, je ne vois pas où est le problème, je tenais à partager cet instant, avec un grand nombre de mes proches, et voilà tout !...
Et je crois vraiment, et là je te rejoins, que c'est quelque chose de très significatif et de très révélateur... C'est un symptôme, pour reprendre ton expression, ou le syndrome d'une faille... C'est un révélateur de ce qu'est notre époque, de ce que sont nos peurs, notamment de cette peur de ne pas laisser de traces, de notre désir d'empathie, de fusion. Il y a un côté assez terrible dans cette manière de vouloir tout le temps exister, il y a un côté « transparence à tout prix » qui est absolument odieux. Mais, en parallèle, et on retrouve là l'ambiguïté, la complexité de tout ça, il y a aussi quelque chose de formidable qui est ce désir de retrouver et de partager le goût du temps, comme on retrouve le goût du bon fromage, avec un verre de vin... Il y a le paradoxe d'une perte d'ancrage totale, d'une sorte d'utopie de la transparence intégrale, et en parallèle, presque en même temps, presque au même moment, avec les mêmes instruments et les mêmes gestes, quelque chose de l'ordre de la recherche désespérée d'une trace, d'un goût perdu, qu'on essaie de retrouver au travers de ce rapport « technicisé » avec ses proches...

Patrice Carré - C'est une recherche du temps perdu...

Ariel Kyrou - Et voilà, la boucle est bouclée, on revient à Proust, comme au tout début de notre histoire... Oui, c'est une recherche du temps perdu.

Patrice Carré - C'est une recherche du temps perdu et c'est un exil. La technologie parle de l'exil, me semble-t-il... En ce sens que tous ces nouveaux outils nous séparent du réel, tel que nous l'entendions jusqu'alors, et ouvrent d'autres chemins de réalité, d'autres îlots de réalité, d'autres archipels... « Demain est un autre jour », ou plutôt « Aujourd'hui est un autre jour », tel pourrait être le mot de la fin.

Et pour aller plus loin

Le site le collectif et ses articles au quotidien sur « la vie numérique » est un très bon reflet de la façon dont nous vivons notre « nouveau monde technologique ».

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